Thales rachète Exail Technologies, spécialiste des drones sous-marins, pour 3,9 milliards d’euros. L’opération masque une urgence financière et un passif chinois.
Le 6 juillet 2026, Thales et la famille Gorgé ont annoncé la cession de 35,5 % du capital d’Exail Technologies au géant de la défense français. L’offre publique qui suivra doit permettre à Thales d’acquérir la totalité du capital d’ici début 2028, au prix de 134 euros par action. En incluant la reprise de la dette, l’opération atteint 3,9 milliards d’euros. Raphaël Gorgé, PDG d’Exail, a salué cette issue comme « la meilleure solution pour Exail et ses équipes ».
Mais derrière le discours lissé, deux réalités : celle d’un groupe au carnet de commandes gonflé par les tensions maritimes, et celle d’un passif embarrassant pour Thales, révélé par La Lettre. Un ancien dirigeant de Thales en Chine, aujourd’hui en charge du dossier Exail, avait été rapidement exfiltré du pays après l’ouverture d’une enquête interne déclenchée par un signalement. L’information jette un éclairage inattendu sur une acquisition présentée comme stratégique.
« Je ne voulais pas vendre » : la dette comme déclencheur
Raphaël Gorgé l’admet sans détour : « Je ne voulais pas vendre. » Le groupe Exail, né en 2022 de la fusion d’ECA Group et iXblue, réalisait 479 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2025, en hausse de 28 % sur un an[3]. Le carnet de commandes frôle le milliard d’euros, porté par un contrat signé en 2019 avec les marines belge et néerlandaise pour des chasseurs de mines autonomes. Les tensions au Moyen-Orient et la menace de minage du détroit d’Ormuz ont relancé la demande. « Je pense que le carnet va continuer à se remplir », prévoyait Gorgé.
Pourtant, le refinancement s’imposait. « Une dette de cette importance aurait pesé sur nos capacités de développement », analyse-t-il. Les fonds d’investissement susceptibles d’entrer au capital se sont raréfiés, « eu égard du caractère stratégique du groupe : on ne peut pas faire rentrer n’importe qui ». Exail fabrique des systèmes de navigation inertielle, des drones sous-marins pour le déminage, et des équipements duaux. La carte stratégique a bloqué les levées de fonds classiques. Thales a surgi comme l’issue.
Un passif chinois qui ressurgit
Thales n’a pas commenté publiquement l’information révélée par La Lettre[1]. Selon le journal, un ex-dirigeant de Thales en Chine, impliqué dans le rachat d’Exail, a fait l’objet d’une enquête interne suivie d’une exfiltration rapide. Les motifs précis de l’alerte n’ont pas été divulgués, mais le timing interroge : l’homme a quitté la Chine dans les semaines qui ont précédé l’officialisation du dossier Exail.
Ce type de séquence n’est pas anodin dans un secteur où les enjeux de souveraineté se doublent de pressions sur les cadres expatriés. La Chine multiplie les audits ciblés sur les groupes étrangers opérant dans les technologies duales. Thales, présent sur place depuis les années 1980, navigue entre coopérations civiles et lignes rouges défense. La remontée de ce dossier au moment où Thales se positionne comme champion européen de la guerre sous-marine n’a rien d’anodin.
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Pourquoi ce rachat pose question
Un coup stratégique sur la guerre des fonds marins
Pour Thales, l’acquisition d’Exail répond à une logique industrielle claire : marier ses sonars à la robotique sous-marine. Patrice Caine, PDG de Thales, a déclaré vouloir « renforcer la base industrielle européenne et l’innovation souveraine »[2]. Thales fabrique des sonars tractés employés par plusieurs marines occidentales. Exail apporte les drones autonomes de déminage, la cartographie des fonds, et demain l’ISR et la lutte anti-sous-marine[4].
Le même jour, l’italien Fincantieri annonçait l’acquisition de quatre sociétés spécialisées dans les technologies sous-marines pour environ 600 millions d’euros[5]. Les chantiers navals italiens visent une intégration verticale. Thales, lui, cherche une complémentarité technologique immédiate. Le détroit d’Ormuz, la mer Baltique, la Méditerranée orientale : les zones de tension maritime se multiplient, et avec elles les budgets de contre-mesures.
| Élément | Donnée |
|---|---|
| Prix par action | 134 € |
| Valeur totale (dont reprise de dette) | 3,9 milliards € |
| Participation initiale (famille Gorgé) | 35,5 % |
| Bouclage de l’OPA | Début 2028 |
| Chiffre d’affaires Exail 2025 | 479 millions € |
| Croissance 2025 (sur un an) | +28 % |
| Carnet de commandes (environ) | 1 milliard € |
Source : Exail Technologies / BFM TV
Safran battu, la consolidation s’accélère

Thales n’était pas seul sur le dossier. Selon Defense News, Safran avait également formulé une offre[4]. Le motoriste et équipementier aéronautique, engagé dans la propulsion navale via certaines filiales, a été devancé. La rapidité de la décision a surpris : Raphaël Gorgé évoque un accord « réglé en quelques heures ». Signe que les conditions posées par Thales ont emporté la mise sans négociation prolongée.
L’opération s’inscrit dans une vague de consolidation européenne. Fincantieri, Leonardo, Rheinmetall, KNDS : les champions du Vieux Continent absorbent des spécialistes pour monter en gamme. La guerre sous-marine devient un segment stratégique. Les budgets de défense européens augmentent, la Baltique se transforme en zone de surveillance permanente, et les capacités autonomes deviennent une priorité de l’OTAN. Exail en profitait, mais sa taille limitait l’accès aux grands programmes multinationaux. Sous pavillon Thales, l’équation change.
Reste la question des emplois. Exail compte 2 000 salariés, répartis entre plusieurs sites en France. Aucun plan social n’a été annoncé, mais les synergies industrielles impliqueront des ajustements. Thales, de son côté, emploie 81 000 personnes dans le monde, dont 30 000 en France. L’intégration d’Exail devra préserver les compétences clés : navigation inertielle, algorithmes de drones, savoir-faire en robotique maritime. Ce capital humain justifie le prix payé autant que le carnet de commandes.
Rachat d'Exail par Thales : les chiffres à retenir
- Thales acquiert 35,5 % d'Exail auprès de la famille Gorgé, puis lancera une OPA pour atteindre 100 % d'ici début 2028
- Le prix total atteint 3,9 milliards d'euros, reprise de dette incluse, au prix de 134 € par action
- Exail réalisait 479 millions d'euros de chiffre d'affaires en 2025, en hausse de 28 % sur un an
- Un ancien dirigeant de Thales en Chine, impliqué dans le dossier Exail, a été exfiltré après une enquête interne
- Le carnet de commandes d'Exail frôle le milliard d'euros, porté par les contrats marine et les tensions au Moyen-Orient
- Safran avait également formulé une offre, mais Thales a emporté le dossier « en quelques heures »
Sources
5 sources · 6 faits vérifiés

