L’approbation par Washington, le 21 août 2026, d’une vente potentielle de kits APKWS II à l’Italie pour 364 millions de dollars acte un basculement : l’Europe se dote d’armes anti-drones pour ses avions de combat.
Pendant trois décennies, les chasseurs européens visaient d’autres appareils, des missiles de croisière ou des cibles au sol de haute valeur, avec des armes coûtant chacune plusieurs centaines de milliers d’euros. L’arrivée massive des drones d’attaque à sens unique de type Shahed inverse l’équation. La question n’est plus de savoir si un Rafale ou un Typhoon peut détruire un drone, mais si l’Europe peut traiter des centaines de menaces aériennes sans vider ses stocks de missiles air-air haut de gamme, consumer ses heures de vol ou écrouler ses budgets.
Le kit américain APKWS II transforme une roquette non guidée de 70 mm en munition à guidage laser semi-actif. Son coût unitaire reste une fraction de celui d’un missile air-air Meteor ou MICA. À partir d’une plateforme aérienne, il permet d’engager des cibles légères, peu véloces, sans brûler un missile à plusieurs millions. L’Italie, qui opère à la fois des F-35A et des Eurofighter Typhoon, pourra équiper ses chasseurs de cette capacité.
Le kit APKWS II : guidage laser, coût réduit, intégration en cours
Le système APKWS (Advanced Precision Kill Weapon System) s’articule autour d’un module de guidage qui se fixe entre la tête et le moteur d’une roquette Hydra 70 standard. Le guidage laser semi-actif nécessite une désignation par un pointeur laser, qu’il provienne de l’avion tireur, d’un autre appareil ou d’une équipe au sol. La précision atteint quelques mètres, suffisante pour neutraliser un drone de plusieurs mètres d’envergure. Le projectile pèse environ 11 kg, contre plusieurs dizaines pour un missile air-air.
L’approbation donnée par le Département d’État américain porte sur une vente éventuelle : les contrats suivent généralement ces autorisations, mais ne sont pas encore signés[3]. L’Italie exploite le site d’assemblage final de Cameri pour le F-35, livrant des appareils à ses propres forces et à plusieurs clients européens. La Péninsule maintient aussi une flotte de Typhoon assemblés par Leonardo, pilier du consortium européen. Conserver deux flottes distinctes relève autant de la souveraineté industrielle que de la complémentarité opérationnelle : le Typhoon assure les missions de police du ciel OTAN, la défense du territoire national et les patrouilles maritimes étendues, armé de missiles Meteor à très longue portée ; le F-35 pénètre dans les zones où les défenses aériennes adverses imposent la furtivité et l’intégration capteurs-armes[2].

Le marché européen anti-drone : 1,2 milliard en 2025, 4,2 milliards attendus en 2030
Le segment anti-drone européen croît à un rythme soutenu. Valorisé à 1 236,9 millions de dollars en 2025, il devrait atteindre 4 161,2 millions en 2030, soit un taux de croissance annuel moyen de 27,5 %[4]. Cette expansion repose sur deux segments : la détection seule, et l’association détection-neutralisation. Ce dernier représente l’essentiel du marché.
| Segment | 2025 | 2026 | 2027 | 2028 | 2029 | 2030 | TCAM (%) |
|---|---|---|---|---|---|---|---|
| Détection | 207,5 | 252,3 | 312,6 | 388,8 | 478,7 | 582,6 | 22,9 |
| Détection et neutralisation | 1 029,4 | 1 303,1 | 1 682,4 | 2 183,9 | 2 810,2 | 3 578,7 | 28,3 |
| Total | 1 236,9 | 1 555,4 | 1 995,0 | 2 572,7 | 3 288,9 | 4 161,2 | 27,5 |
Source : MarketsandMarkets
Le sous-segment « détection et neutralisation » affiche une progression de 28,3 % par an. L’environnement réglementaire strict du continent, combiné aux préoccupations sécuritaires renforcées, pousse les États et les industriels à investir massivement dans les contre-mesures. D’ici 2030, l’Europe devrait capter une part significative des dépenses mondiales en systèmes anti-drones.
Pourquoi l’Europe réarme ses chasseurs contre les drones
Skyranger : le canon programmable adopté par six armées OTAN
Rheinmetall expose au salon Eurosatory 2026, à Paris, sa tourelle Skyranger 30 montée sur le châssis Lynx KF41. Le système emporte un canon de 30 mm programmable et des missiles Mistral selon les configurations. Il vise à combler une faille majeure des armées occidentales : protéger les colonnes en mouvement contre les drones, les munitions rôdeuses, les hélicoptères et les missiles de croisière.
Six pays européens membres de l’OTAN ont passé commande[3]. L’Allemagne a signé pour des exemplaires sur châssis ACSV G5, dans le cadre d’un contrat annoncé en décembre 2025 et chiffré à plusieurs centaines de millions d’euros. Le Danemark a retenu 16 systèmes sur Piranha 5. La Hongrie en acquiert 18 sur Lynx KF41, avec intégration des missiles Mistral. La Roumanie a commandé la version Skyranger 35 sur Lynx dans un programme de modernisation de 5,7 milliards d’euros. L’Autriche et les Pays-Bas complètent la liste.
Pour Andreas Schwer, directeur général d’Electro Optic Systems, interrogé lors d’Eurosatory, « nous proposons toute la gamme de solutions disponibles, des lasers haute énergie à l’artillerie de défense aérienne en passant par les drones intercepteurs »[5]. La vitesse d’évolution des technologies de drones impose des cycles d’adaptation très courts, avec des jalons d’évolution observables toutes les quelques semaines.
La convergence de plusieurs armées autour de la même famille de tourelles Skyranger, bien que montées sur différents châssis et équipées de missiles variés, constitue un cas rare d’interopérabilité réussie sur le continent.
La France pivote vers les drones tactiques de masse, l’Eurodrone en arrière-plan
Le 8 avril 2026, le ministère français des Armées a publié la mise à jour de sa loi de programmation militaire (LPM) 2024-2030. Le document officiel affirme que « l’actualisation de la LPM porte prioritairement sur […] les drones et munitions téléopérées (+2 Mds €) »[1]. Il précise aussi un montant global « d’environ 8,4 milliards d’euros au total, avec l’objectif de doter chaque unité d’un système de drone ».
Cette orientation marque un basculement stratégique vers le déploiement en masse de systèmes légers, peu coûteux et largement distribués. L’accent mis sur la quantité et la décentralisation éloigne la France du modèle du drone MALE stratégique de grande taille, dont le programme Eurodrone (piloté par Airbus, Dassault Aviation et Leonardo sous la coordination de l’OCCAR) constitue l’incarnation européenne.
Le texte législatif n’annule pas formellement le programme Eurodrone. Mais l’alignement opérationnel entre les priorités françaises et ce système de haute altitude à longue endurance s’est considérablement réduit. Pour Airbus Defence and Space, l’évolution française affaiblit la cohérence du programme MALE commun. Dassault Aviation, en parallèle, renforce ses efforts sur les drones souverains et les appareils de combat sans pilote.
Sur le plan OTAN, la divergence s’accentue entre les programmes européens de drones lourds et les systèmes plus légers pilotés par les États-Unis ou développés en réponse aux retours d’expérience ukrainiens.
Rafale, Eurofighter, F-35 : trois doctrines, un même défi
Le Rafale français, l’Eurofighter européen et le F-35 américain incarnent trois philosophies de conception. Le Rafale privilégie la polyvalence opérationnelle et l’autonomie stratégique française, appuyée par des munitions nationales comme le MICA et le Meteor sous licence. L’Eurofighter incarne le consensus industriel entre le Royaume-Uni, l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne, optimisé pour le combat aérien et les missions de supériorité à longue portée. Le F-35 place la furtivité, la fusion de capteurs et la connaissance du champ de bataille au centre de son architecture, au prix d’une dépendance logistique et d’un coût d’acquisition et d’entretien élevé[2].
Face aux drones à sens unique de type Shahed, chacune de ces plateformes doit arbitrer entre efficacité tactique et soutenabilité budgétaire. Engager un drone bon marché avec un missile air-air valant plusieurs centaines de milliers d’euros mine la cohérence économique de la défense aérienne. L’intégration de roquettes guidées comme l’APKWS II ou le développement de pods canon pour certaines versions des chasseurs permettent de fractionner la réponse : réserver les missiles haut de gamme aux menaces rapides, furtives ou éloignées, et traiter les menaces lentes avec des munitions à coût réduit.
La question posée aux états-majors européens dépasse la capacité technique d’interception. Elle porte sur l’architecture globale de la défense aérienne : combien d’engagements peut-on générer sans épuiser les stocks, sans saturer les heures de vol des équipages, et sans déséquilibrer les budgets ? Le kit APKWS II, les canons Skyranger et les systèmes laser en développement composent un ensemble de réponses graduées, chacune adaptée à un segment de menace.
L’enjeu stratégique se déplace désormais de la destruction ponctuelle d’une cible isolée vers la gestion d’essaims multiples, dans la durée. L’Europe doit produire une réponse industrielle, doctrinale et budgétaire cohérente si elle veut éviter que la multiplication des drones adverses ne submerge ses capacités de réaction.

Défense anti-drones en Europe : les chiffres 2026
- Le Département d’État américain a approuvé le 21 août 2026 une vente potentielle de kits APKWS II à l’Italie pour 364 millions de dollars
- Le marché européen anti-drone devrait passer de 1,2 milliard de dollars en 2025 à 4,2 milliards en 2030, soit une croissance de 27,5 % par an
- Six pays de l’OTAN ont commandé le système Skyranger de Rheinmetall : Allemagne, Autriche, Pays-Bas, Danemark, Hongrie, Roumanie
- La France consacre 8,4 milliards d’euros aux drones et munitions téléopérées dans sa LPM 2024-2030, avec pour objectif de doter chaque unité d’un drone
- Le kit APKWS II transforme une roquette de 70 mm en munition guidée laser, à coût réduit par rapport aux missiles air-air classiques


