Framatome engage 103 millions d’euros sur son site de Jeumont, dans le Nord, pour y introduire les cadences et méthodes de séquençage propres à l’industrie automobile dans la fabrication de pièces critiques des EPR2.
L’annonce fait suite aux investissements déjà engagés au Creusot et à Saint-Marcel. Jeumont constitue le troisième maillon d’une montée en puissance industrielle planifiée par Framatome pour tenir le rythme de construction d’1,5 EPR par an. L’objectif n’est pas seulement de produire plus : c’est de produire autrement.
Le changement de doctrine est net. Là où le nucléaire français a longtemps fonctionné sur le mode de la pièce unique, fabriquée selon des cycles longs et des contrôles artisanaux, Framatome veut désormais séquencer la production comme le ferait un équipementier automobile. Deux équipements critiques des EPR2 sont visés par cette transformation.
Jeumont, troisième site de la chaîne EPR2
Le site de Jeumont a une histoire industrielle dense. Avant de rejoindre l’orbite de Framatome, l’usine opérait sous la marque Jeumont-Schneider, référence forte de l’électromécanique lourde dans le Nord. Ce passé n’est pas anecdotique : il explique la présence sur ce territoire de savoir-faire en mécanique de précision que Framatome entend maintenant reconfigurer.
Avec 103 millions d’euros engagés, la transformation porte sur les outils de production, les flux et la logique même de fabrication. [4] L’idée centrale : appliquer à des composants nucléaires les principes de cadence et de répétabilité qui ont permis à l’automobile d’atteindre des volumes industriels sans sacrifier la qualité. Dans le nucléaire, c’est inédit à cette échelle.
La logique automobile appliquée au réacteur
Le parallèle avec l’automobile mérite d’être précisé. Dans l’industrie du véhicule, chaque opération sur une ligne de montage est chronométrée, ordonnancée, répétée à l’identique des milliers de fois. Les pièces arrivent au bon poste au bon moment, les contrôles qualité sont intégrés au flux, pas ajoutés en bout de chaîne. Rien de tel n’a jamais été appliqué à la fabrication de composants de cœur de réacteur.
Le nucléaire impose ses propres contraintes : traçabilité absolue, normes de sûreté sans équivalent dans d’autres secteurs, pièces dont les dimensions et les tolérances ne souffrent aucune approximation. Adapter les méthodes automobiles à cet environnement constitue précisément ce que Framatome qualifie de «petite révolution culturelle pour le nucléaire».
La cadence cible, livrer de quoi construire 1,5 EPR par an, donne la mesure de l’enjeu. La France a engagé un programme de 6 EPR2 en premier lot, avec des options pour aller au-delà. Sans capacité industrielle suffisante, le calendrier s’effondre.
Pourquoi la sérialisation nucléaire est un pari industriel inédit
103 millions d’euros : ce que couvre l’investissement
| Site | Localisation | Rôle dans la chaîne EPR2 |
|---|---|---|
| Le Creusot | Bourgogne-Franche-Comté | Forge et pièces lourdes |
| Saint-Marcel | Bourgogne-Franche-Comté | Chaudronnerie nucléaire |
| Jeumont | Hauts-de-France | Équipements critiques, production sérialisée (103 M€) |
Source : L’Usine Nouvelle
L’enveloppe de 103 millions couvre la transformation des ateliers, l’acquisition de nouveaux équipements et la réorganisation des flux de fabrication. Deux équipements critiques des EPR2 sont au cœur du projet. Framatome ne détaille pas publiquement lesquels, mais les réacteurs de nouvelle génération mobilisent des composants de pompes primaires, de générateurs de vapeur et de systèmes de contrôle-commande dont la production en série constitue un verrou industriel identifié depuis plusieurs années.
Une filière qui rattrape son retard industriel
Le programme EPR2 a mis en lumière une fragilité structurelle de la filière nucléaire française : ses capacités de production n’ont pas suivi le retour en grâce politique du nucléaire. [3] Pendant les années de disette, entre 2012 et 2022 approximativement, les investissements dans les outils industriels ont marqué le pas. Rouvrir des lignes, former des soudeurs qualifiés, reconstituer des bureaux d’études : la reconstruction est longue.
Jeumont Electric, entité distincte de Framatome mais présente sur le même territoire, avait dès 2025 signalé cette dynamique dans un article du Figaro daté du 25 juillet 2025. [5] Le tissu industriel du Nord se repositionne autour des besoins du programme nucléaire, dans une logique de cluster qui rappelle ce que la vallée de l’Arc avait constitué pour l’aéronautique.
Face à cette reconstruction, les concurrents de Framatome sur le marché mondial des composants de réacteurs, Westinghouse côté américain, KEPCO côté coréen, CNNC côté chinois, ont maintenu leurs investissements industriels de manière plus continue. L’écart de maturité productive est réel, même si la qualité intrinsèque des savoir-faire français reste reconnue.
Peut-on vraiment industrialiser le nucléaire comme l’automobile ?
La comparaison automobile a ses limites. Une voiture, c’est entre 20 000 et 30 000 pièces assemblées à des rythmes qui se comptent en minutes. Un EPR2, c’est un ouvrage unique, construit sur dix à quinze ans, dont chaque composant doit passer par des processus de qualification et de contrôle indépendants qui n’ont pas d’équivalent dans l’industrie de série.
Ce que Framatome cherche à transférer, c’est l’esprit du lean manufacturing : pas la cadence à la seconde, mais la suppression des temps morts, la standardisation des gestes, la traçabilité intégrée au processus plutôt qu’ajoutée après coup. Sur des pièces à longue durée de fabrication, même un gain de 15 à 20 % sur les cycles de production représente plusieurs semaines par réacteur.
Pour tenir l’objectif de 1,5 EPR par an, Framatome ne peut pas se permettre que Jeumont soit le maillon faible de la chaîne. Les 103 millions engagés sont d’abord une réponse à cette contrainte calendaire, avant d’être une ambition de réinvention industrielle.
Framatome Jeumont : les chiffres clés de l'investissement EPR2
- Framatome investit 103 millions d'euros sur son site de Jeumont (Nord) pour les EPR2.
- L'objectif est d'atteindre une cadence de production équivalant à 1,5 EPR par an.
- Deux équipements critiques des EPR2 sont ciblés par cette transformation industrielle.
- Jeumont est le troisième site transformé après Le Creusot et Saint-Marcel.
- Le principe directeur : séquencer la production nucléaire comme dans l'industrie automobile.
Sources
3 sources · 3 faits sourcés

