Le cyclone Chido a frappé Mayotte le 14 décembre 2024. Mais l’archipel était déjà le département le plus pauvre de France, rongé par l’insécurité et l’habitat informel.
Les autorités redoutaient, dès le 16 décembre 2024, “plusieurs centaines” voire “quelques milliers” de morts à Mayotte après le passage du cyclone Chido. Un bilan dramatique amplifié par une réalité pré-existante : un territoire sous tension extrême, marqué par une démographie explosive, une pauvreté massive et des infrastructures insuffisantes.
Au 1er janvier 2024, l’Insee comptabilisait 321 000 habitants sur 375 kilomètres carrés. Mais la Chambre régionale des comptes indiquait dès 2022 que cette évaluation était “fortement sous-estimée”. Une moitié de la population ne possède pas la nationalité française. Un tiers des étrangers y sont nés. La proximité avec Anjouan, l’une des trois grandes îles des Comores, située à moins de 70 kilomètres, alimente une immigration clandestine massive : des milliers de Comoriens et de ressortissants d’Afrique arrivent chaque année à bord de kwassa-kwassa, ces grandes barques de pêche traditionnelle.
22 000 reconduites à la frontière en 2023, sans endiguer les flux
L’État multiplie les expulsions : environ 22 000 reconduites en 2023[1], contre un peu plus de 25 000 l’année précédente. Mais ces mesures ne freinent pas l’accroissement démographique, le plus élevé de France devant la Guyane. La moitié de la population est mineure. À leur majorité, la moitié des lycéens se retrouvent sans perspective d’études ou d’emploi, faute de papiers et de régularisation. Beaucoup partent poursuivre des études ou chercher du travail en métropole. Les expulsions ont renforcé le nombre de mineurs isolés, estimé à près de 4500 en 2016 par le Sénat. Une partie intègre des bandes dans une délinquance de survie, entraînant tous types de profils dans des guerres de territoire.
En 2022, seuls 30 % des 15-64 ans avaient un emploi à Mayotte. Quarante-deux pour cent de la population vivait avec moins de 160 euros par mois[2]. Plus de trois quarts des habitants se situaient sous le seuil de pauvreté national. Un tiers de l’habitat était “informel”, souvent composé de bidonvilles insalubres. Ces abris de fortune, construits avec de la tôle, n’ont pas résisté aux rafales à plus de 220 km/h du cyclone. Ils expliquent en partie le bilan redouté par les autorités.
Une insécurité trois fois supérieure à la métropole
Les habitants de Mayotte sont trois fois plus victimes de vols avec ou sans violence que ceux de métropole, selon des données de l’Insee portant sur 2018 et 2019. Dans une analyse de novembre 2021, l’institut relevait que “près de la moitié des personnes se sentent en insécurité souvent ou de temps en temps”, soit cinq à six fois plus que les habitants de l’Hexagone. Un ressenti confirmé par les enquêtes de victimation : en 2020, 59 % des habitants âgés de 14 ans ou plus déclaraient se sentir souvent ou parfois en insécurité[4], contre 26 % en France hexagonale. Seuls 19 % des Mahorais affirmaient ne jamais se sentir en insécurité, contre 74 % en métropole.
L’insécurité constitue la première préoccupation des Mahorais, à 72 %, contre 26 % pour l’immigration clandestine. La délinquance affecte profondément la vie quotidienne, fragilise le tissu économique et entrave le fonctionnement des services publics. Face à cette évolution, l’État a engagé un renforcement des moyens d’action. Quelque 1600 policiers et gendarmes étaient mobilisés sur le terrain dès le 16 décembre 2024, notamment pour “éviter les pillages”, selon le préfet.
Pourquoi Mayotte était déjà un territoire en danger
Un désordre foncier qui freine toute infrastructure
Mayotte demeure confrontée à un retard de développement d’une ampleur exceptionnelle. Les plans de développement publics engagés depuis le début des années 2010 peinent à combler ce fossé. Les difficultés sont aggravées par un désordre foncier d’ampleur : dans de nombreux cas, aucune chaîne de propriété juridiquement probante ne peut être établie[4]. Les transmissions s’opèrent de manière orale ou coutumière, sans inscription à la publicité foncière. On estime que 60 % du territoire n’est pas couvert par un titre foncier juridiquement incontestable.
Ce désordre entrave la construction d’infrastructures à la hauteur des défis. Éric Dupond-Moretti, alors garde des Sceaux, avait annoncé en mars 2022 la construction d’une cité judiciaire à Mamoudzou, visant à regrouper la chambre d’appel, le tribunal judiciaire et les juridictions spécialisées sur un site unique. Ce projet, dont la phase d’étude devait démarrer en 2026, représentait un coût de 124 millions d’euros, inscrit à l’article 2 de la loi de programmation.
| Indicateur | Mayotte | Métropole |
|---|---|---|
| Population sous le seuil de pauvreté | 77 % | 14 % |
| Habitants vivant avec moins de 160 €/mois | 42 % | — |
| Taux d’emploi des 15-64 ans (2022) | 30 % | 68 % |
| Victimes de vols (ratio vs métropole) | ×3 | ×1 |
| Sentiment d’insécurité fréquent (2020) | 59 % | 26 % |
| Reconduites à la frontière (2023) | 22 000 | — |
Une collectivité unique depuis janvier 2026
Mayotte est devenue en mars 2011 le 101e département français et le cinquième département d’outre-mer. Contrairement à la Guyane et à la Martinique, qui ont adopté un schéma de collectivité territoriale unique, Mayotte avait conservé jusqu’à une réforme récente un cadre institutionnel et électoral largement aligné sur le modèle départemental. Le statut de collectivité unique est effectif depuis le 1er janvier 2026[4] sous l’appellation de Département-Région de Mayotte. L’assemblée élit en son sein un président, organe exécutif de la collectivité, qui dispose de l’appui de vice-présidents siégeant au sein d’une commission permanente. Ces organes sont assistés par le conseil économique, social, environnemental de la culture et de l’éducation de Mayotte (CESECEM), issu de la fusion des actuels CESEM et CEE.
La population de l’archipel est également soumise à de sévères restrictions en eau potable. La faute à des épisodes de sécheresse qui se répètent et à un déficit criant d’infrastructures. Pour plusieurs élus de l’opposition, l’ensemble des deux îles françaises de l’océan Indien représentait déjà un archipel “abandonné” par l’État avant le cyclone. Manuel Bompard, de La France insoumise, pointait le 16 décembre 2024 sur TF1 “la responsabilité de l’État” sur ce territoire “abandonné depuis des années”. Julien Odoul, du Rassemblement national, évoquait sur Franceinfo des maux “extrêmement graves, des problèmes sanitaires, d’eau potable, la submersion migratoire des Comores”.
Mayotte est pourtant considérée comme mieux lotie que ses voisins de Madagascar et des Comores. Ces derniers, indépendants depuis 1975, revendiquent l’archipel français comme leur appartenant. Éloignés de moins d’une centaine de kilomètres, les Comores sont à l’origine d’une immigration massive à Mayotte et ont contribué à son explosion démographique[3]. La délinquance et le sentiment d’insécurité demeurent particulièrement élevés, en dépit de la mobilisation des services de l’État et de signaux encourageants sporadiques. La prise de conscience tardive d’une dégradation sécuritaire durable n’a pas permis d’endiguer une délinquance juvénile d’une particulière intensité.
Mayotte en crise : les données clés à retenir
- Mayotte comptait 321 000 habitants au 1er janvier 2024, mais la Chambre régionale des comptes juge ce chiffre sous-estimé
- 77 % de la population vit sous le seuil de pauvreté national, 42 % avec moins de 160 euros par mois
- Un tiers de l'habitat est informel : bidonvilles insalubres qui n'ont pas résisté au cyclone
- 60 % du territoire n'a pas de titre foncier juridiquement incontestable, ce qui bloque les infrastructures
- Le statut de collectivité unique (Département-Région de Mayotte) est effectif depuis le 1er janvier 2026
Sources
4 sources · 6 faits sourcés
