Département français depuis 2011, Mayotte compte près de 50 % d’immigrés, à 90 % comoriens. Derrière la crise migratoire, une frontière qui coupe un archipel uni par la culture et la langue.
En décembre dernier, le cyclone Chido a balayé les constructions précaires où vivaient les migrants. La catastrophe a remis en lumière une question qui traverse l’île depuis cinquante ans : comment Mayotte, 374 km² et 300 000 habitants, peut-elle être française dans un archipel qui ne l’est plus ?
L’archipel des Comores partage une langue, une religion (l’islam) et une histoire commune. Seule Mayotte est restée française, devenue département en 2011 et région européenne ultra-périphérique. Les trois autres îles forment l’Union des Comores, un État indépendant qui revendique Mayotte comme partie de son territoire national. Entre 2023 et 2024, des opérations de police massives ont détruit les habitats illégaux et reconduit des dizaines de milliers de Comoriens sans papiers à la frontière.
1841 : une acquisition stratégique, un silence géopolitique
Mayotte devient française en 1841 pour des raisons géostratégiques qui ne sont jamais discutées publiquement. L’île abrite un centre d’écoute et de surveillance du canal du Mozambique. Elle ouvre sur une zone économique exclusive de 2,5 millions de km², au sein d’une zone maritime sous juridiction française qui atteint 17 millions de km²[1]. Les trois autres îles, qui formaient des royaumes séparés, sont colonisées en 1912.
Mayotte devient le chef-lieu de l’archipel colonial. Mais la Grande Comore et Anjouan, plus grandes et plus peuplées, disposent d’élites sociales, politiques et économiques plus structurées. Avec l’autonomie interne de 1961, elles reprennent leur place dominante.
1958 : le transfert de capitale qui fracture l’île
En 1958, l’administration coloniale transfère la capitale régionale de Dzaoudzi, à Mayotte, vers Moroni, sur la Grande Comore. Ce déménagement provoque un choc. Les notables des quatre îles, mariés à Mayotte dans ce régime matrilocal, quittent l’île avec leurs postes de fonctionnaires. Mayotte perd ses élites et tombe sous la domination symbolique de la Grande Comore.
Quand l’indépendance se prépare dans les années 1970, après celle de Madagascar en 1960, la population rurale de Mayotte craint la domination de l’élite urbaine des îles voisines. Un groupe social spécifique pousse pour « Mayotte française » : les descendants de femmes de Sainte-Marie de Madagascar, île française depuis 1750, et de métropolitains ou créoles, devenus les premiers fonctionnaires coloniaux puis les élus locaux. Une partie de la population, menée par les femmes comme l’a montré l’anthropologue Mamaye Idriss, se rallie à leur projet.
Pourquoi Mayotte reste française dans un archipel comorien
1974-1976 : deux référendums, un contentieux juridique
Il s’en est fallu de peu pour que le référendum de 1974 soit adressé non « aux populations » mais « à la population » des Comores. C’est finalement le compte par île qui est retenu. 63,22 % des électeurs mahorais votent contre l’indépendance. Moins de deux ans plus tard, un deuxième référendum confirme la réponse à 98,83 %, les indépendantistes ayant été réduits au silence par des violences ou des menaces[3].
Depuis, toute critique ou réserve à l’égard de la départementalisation expose à l’accusation de collusion avec « l’ennemi » comorien. Pourtant, en 1960, l’ONU a adopté une résolution affirmant que l’indépendance doit respecter l’inviolabilité des frontières héritées de la colonisation. Les Comores n’ont jamais cessé de réclamer Mayotte. En 1995, la France instaure l’obligation de visa pour les Comoriens souhaitant se rendre à Mayotte : la libre circulation dans l’archipel prend fin[5].
| Indicateur | Valeur |
|---|---|
| Population totale (2025) | 329 282 habitants |
| Part d’immigrés adultes (2018) | 45 % |
| Origine des étrangers | 95 % comoriens |
| Étrangers nés à Mayotte (2012) | 39 % (mineurs, éligibles à la nationalité française) |
| Projection de population (2050, scénario haut) | 440 000 à 760 000 habitants |
Source : Wikipedia
Une immigration qui masque une crise sociale locale
Comme le souligne le sociologue Nicolas Roinsard, à Mayotte la question migratoire occulte la question sociale, en particulier celle d’une jeunesse en insécurité. Face aux garçons délinquants et aux filles fugueuses, les violentes punitions corporelles sont désormais portées en justice. Les parents se voient privés d’autorité et dépossédés de leur capacité éducative, les enfants sont délaissés.
Le nombre de jeunes de la rue augmente, du petit voleur au drogué dépendant de produits chimiques. Les bandes villageoises choisissent les abords des collèges et lycées pour leurs affrontements, comme un cri silencieux vers ces espaces qui leur sont interdits.
À Mayotte, la moitié des migrants ont des titres de séjour. Une bonne part des autres sont intégrés dans une économie informelle organisée en réseaux de clientèle, producteurs ou révélateurs de hiérarchies sociales. Les Comoriens forment la principale main-d’œuvre dans l’agriculture, la pêche et le bâtiment, tout en restant tenus à l’écart des nouvelles ressources. Certains Comoriens raillent ce que le journaliste Rémi Carayol appelle une « colonisation consentie » de la part des Mahorais.
Ces inégalités de statuts s’inscrivent dans une société comorienne par ailleurs très hiérarchisée. Parce que les liens historiques, culturels, familiaux et religieux traversent l’archipel, l’image du Comorien à Mayotte est ambivalente : « les Mahorais sont généralement négatifs quand ils discutent des immigrants, mais les relations quotidiennes sont bonnes, comme si l’arrivée de ces voisins, si semblables à eux-mêmes, ramenait un peu de la culture et de l’identité en voie de disparition[1]. »
Un responsable local le formulait en 2003, après que des femmes mahoraises ont réclamé l’expulsion des immigrés : « Nous sommes ceux qui donnent aux sans-papiers un logement, qui leur prêtons nos bateaux pour qu’ils puissent pêcher et nos terres pour qu’ils puissent cultiver… Chacun doit accepter ses responsabilités. »
Mars 2026 : la fin d’une clause coloniale, l’accès aux droits sociaux européens
Le 19 mars 2026, la France a annoncé au Conseil de l’Europe que la Charte sociale européenne s’appliquerait désormais aux territoires d’outre-mer. Depuis le 1er mai, les habitants de Mayotte, Guadeloupe, Martinique, Guyane, La Réunion, Saint-Martin, Saint-Barthélemy et Saint-Pierre-et-Miquelon bénéficient des droits inscrits dans la Charte : logement, santé, travail. Les organisations de la société civile, actives aux niveaux local, national et international, ont salué cette victoire[4].
La décision met fin à une anomalie juridique aux relents coloniaux. En mars 2025, le Comité européen des droits sociaux avait déclaré irrecevable une plainte pour exclusion territoriale, au motif que la France n’avait pas déclaré vouloir étendre l’application de la Charte à ses territoires d’outre-mer.
Mais cette avancée juridique ne règle ni la question de la frontière ni celle de l’identité comorienne de Mayotte. Les autorités comoriennes affirment que les Comoriens sont « chez eux » à Mayotte. La France continue ses expulsions. Le différend sur la souveraineté de l’île reste entier.
Comme le formule un chercheur : « Pour toutes ses complexités, une question reste au cœur du débat sur l’immigration en France : le pays est-il prêt à affronter l’ancrage de la gouvernance coloniale dans ses institutions politiques ? Cela exigerait une réévaluation significative de ses politiques, de ses récits et de son histoire[5]. »
Mayotte et les Comores : les chiffres d'une fracture
- Mayotte devient française en 1841 pour des raisons géostratégiques, jamais discutées publiquement
- En 1958, le transfert de la capitale vers Moroni provoque le départ des élites mahoraises
- 63,22 % des Mahorais votent contre l'indépendance en 1974, puis 98,83 % en 1976
- Depuis 1995, un visa est obligatoire pour les Comoriens souhaitant se rendre à Mayotte
- Le 1er mai 2026, la Charte sociale européenne s'applique pour la première fois à Mayotte
- Les Comores réclament le retour de Mayotte, au nom de l'inviolabilité des frontières coloniales
Sources
4 sources · 6 faits sourcés
