Le cargo à voiles Neoliner Origin a accosté à Saint-Pierre-et-Miquelon fin juin après neuf jours de traversée depuis Saint-Nazaire, malgré une avarie de grand-voile survenue en pleine tempête atlantique.
C’était déjà la nuit sur Saint-Pierre lorsque les lueurs du Neoliner ont percé l’horizon, vendredi 24 juin. Au large, la masse s’est détachée de l’obscurité et le grondement des moteurs a gagné en intensité. Puis, vers 20 h 15, les deux mâts blancs sont apparus. Le Neoliner Origin entrait enfin dans la rade. Le cargo a patienté de longues minutes à l’entrée du port avant d’accoster au quai du commerce. Il était initialement attendu entre 13 h et 18 h : un retard qui s’explique par une avarie sur une voile durant la traversée, à la suite d’une dépression en mer.
Le navire a subi une défaillance mécanique du système de grand-voile avant, survenue samedi 27 juin. La voile est tombée sur le balestron, la poutre horizontale qui la supporte. Trois jours après le départ de Saint-Nazaire, le panneau supérieur de l’une des voiles en carbone s’est fissuré puis brisé, probablement en raison d’un défaut de conception et de dimensions du panneau. La voile ne pouvait être réparée avant l’arrivée à Saint-Pierre. Une équipe de cinq techniciens a dû s’envoler de France pour intervenir sur place.
Cinq jours de reconstruction dans la soute à marchandises
Les techniciens ont reconstruit la voile dans un atelier de fortune installé dans la cale du cargo, durant cinq jours. Cette réparation d’urgence s’est déroulée dans des conditions inhabituelles, le navire étant amarré au quai du commerce de Saint-Pierre. « Je suis passée voir le bateau dans la nuit, il ne me semblait pas très grand mais là, aujourd’hui, à la lumière du jour, il me semble immense. Je suis impressionnée par la taille. Je regarde sortir les conteneurs qui ont l’air minuscules », témoigne une habitante venue observer les opérations de déchargement. Les curieux ont défilé sur le quai toute la journée.
Parmi les Saint-Pierrais présents, certains attendent beaucoup du Neoliner mais restent dans l’expectative. « C’est vraiment un beau bateau mais on ne sait pas si les légumes seront de meilleur prix. Pour moi, ça va être beaucoup plus cher qu’avant », confie un habitant. La question du coût du fret décarbonné reste posée : les gains environnementaux se traduiront-ils par une hausse tarifaire pour les consommateurs de l’archipel, déjà confrontés à des prix élevés du fait de l’isolement ?
| Dimension | Valeur |
|---|---|
| Longueur | 136 m |
| Largeur | 24,2 m |
| Tirant d’eau (port / haute mer) | 5,5 m / 14 m |
| Tirant d’air (mâts dressés / inclinés) | 88,2 m / 42 m |
| Déplacement | 11 000 t |
| Port en lourd | 5 000 t |
| Pont principal | 2 236 m² (121 m × 21,2 m, hauteur max. 9,8 m) |
| Garage | 1 200 m² (81,6 m × 14,6 m, hauteur 5,3 m) |
| Capacité passagers | 12 (6 cabines doubles) |
| Équipage | 13 à 20 |
Source : Ship Technology
Une tempête de force 12 pour baptiser le premier voyage transatlantique
La traversée n’a pas seulement été marquée par l’avarie technique. Huit personnes présentes à bord, dont des journalistes invités à suivre la première rotation commerciale, ont vécu une soirée de tempête particulièrement violente. Assis à la table du dîner, les convives se sont accrochés à leurs assiettes de spaghetti carbonara tandis que les chaises glissaient d’avant en arrière. Michel Péry, l’hôte du dîner, a d’abord minimisé l’épisode en parlant d’une « tempête de journalistes » : quelque chose que les marins ne qualifieraient pas de tempête, mais que des journalistes en quête de dramatisation pourraient présenter comme tel.
Après une nuit blanche dans les cabines, avec des vents atteignant 74 mph (soit force 12, officiellement un ouragan), Péry a dû admettre qu’il ne s’agissait pas d’une « tempête de journalistes », mais d’un véritable événement météorologique. Des dauphins ont été aperçus durant le voyage, ainsi que des baleines à nageoire. Malgré la voile cassée et la dépression, le navire est arrivé à Baltimore avec seulement un jour de retard sur le calendrier prévu[5].
Pourquoi cette avarie teste la propulsion éolienne
Une consommation de carburant réduite de moitié
Les premières estimations du commandant suggèrent que le navire a réduit sa consommation de carburant de près de la moitié par rapport à un cargo conventionnel, en ne comptant que sur une seule voile et le moteur. Neoline ne publiera ses premières données officielles sur la consommation de carburant que dans six mois, mais ces résultats intermédiaires valident le principe : il est désormais possible de transporter du fret roulier de Saint-Nazaire à Baltimore en utilisant le vent comme propulsion principale. Les premiers résultats en mer montrent que le navire est capable de naviguer uniquement à la voile, sans propulsion mécanique, comme prévu lors de la phase de conception.
Le Neoliner Origin a reçu le Shippax RoRo Award 2026 le 6 mai, récompensant l’architecte naval Mauric pour la conception du navire. Vincent Seguin, PDG de Mauric, a accepté la distinction au nom de l’équipe. « Malgré les difficultés de financement d’un projet aussi innovant et perturbateur, malgré les enjeux géopolitiques, malgré les défis techniques et les difficultés inhérentes à ce type de prototype, il navigue depuis novembre 2025 », souligne-t-il. Mauric conçoit des voiliers et des navires commerciaux efficaces depuis plus de 80 ans. Le Neoliner Origin figure parmi les projets les plus emblématiques de son histoire et constitue un développement clé de la dernière décennie en matière de propulsion éolienne et de décarbonation[3].
Cent billets vendus pour les prochaines rotations
La construction du premier navire a débuté en janvier 2023, avec la cérémonie de découpe de l’acier en novembre 2023. Le chantier naval turc RMK Marine a livré le cargo fin 2025, pour une mise en service effective en juin 2025 sur une ligne transatlantique reliant Saint-Nazaire, Saint-Pierre-et-Miquelon, Baltimore et Halifax[4]. Le navire a déjà vendu plus d’une centaine de billets passagers pour les prochains voyages prévus dans les mois à venir. Cette capacité d’accueil limitée (12 passagers maximum par rotation) attire des voyageurs curieux de vivre l’expérience d’une traversée à la voile, dans un contexte où le transport maritime cherche à réduire son empreinte carbone.
La phase de conception a commencé il y a dix ans avec un autre système de propulsion éolienne, mais avec la vision partagée par toute l’équipe Neoline qu’exploiter des navires rouliers en utilisant le vent comme propulsion principale n’était pas seulement un rêve, mais un changement de paradigme réaliste pour l’industrie maritime. Le secteur du transport maritime figure parmi les industries les plus polluantes au monde. Le Neoliner Origin cherche à prouver qu’une alternative crédible existe, au-delà des déclarations d’intention.
L’arrivée du Neoliner à Saint-Pierre marque un jalon concret dans cette démonstration. Le navire est reparti vers Baltimore après quelques jours d’escale, avec une voile réparée et un équipage conscient que chaque rotation fournit des données précieuses pour affiner le modèle économique et technique de la propulsion éolienne moderne. La question reste de savoir si ce modèle peut être répliqué à une échelle suffisante pour peser face aux flottes conventionnelles. Pour l’heure, le cargo à voiles navigue, et accumule les milles.
Neoliner Origin : les chiffres du cargo à voiles
- Le Neoliner Origin a accosté à Saint-Pierre-et-Miquelon le 24 juin après neuf jours de traversée depuis Saint-Nazaire, avec un jour de retard sur l'horaire prévu.
- Une avarie de grand-voile survenue le 27 juin a nécessité l'intervention de cinq techniciens venus de France pour une réparation de cinq jours dans la cale.
- Le navire a subi une tempête de force 12 (ouragan) durant sa traversée inaugurale, avec des vents atteignant 74 mph.
- Les premières estimations indiquent une réduction de la consommation de carburant de près de 50 % par rapport à un cargo conventionnel.
- Le Neoliner Origin a reçu le Shippax RoRo Award 2026 en mai, récompensant l'architecte naval Mauric pour sa conception innovante.
- Plus de 100 billets passagers ont été vendus pour les prochaines rotations du cargo sur la ligne transatlantique Saint-Nazaire – Baltimore.
Sources
3 sources · 3 faits sourcés
Mauric has been designing both sailing boats and… | Vincent Seguin
SHIP-TECHNOLOGY.COMNEOLINER ORIGIN Ro-Ro Cargo Vessel, TurkeyTHEGUARDIAN.COMOnboard the world’s largest sailing cargo ship: is this the future of travel and transport? | Shipping emissions | The Guardian