Réunis en marge de l’assemblée générale de l’Agence économique régionale, trois économistes ont dressé un tableau sans fard de la situation en Bourgogne-Franche-Comté : crises mondiales, décrochage industriel et formation sacrifiée.
Mathieu Plane ne mâche pas ses mots. Le directeur adjoint de l’OFCE, l’Observatoire français des conjonctures économiques, a choisi l’ironie pour ouvrir le débat : « On vit une époque formidable. » Derrière la boutade, un constat dur. « On n’a jamais enchaîné autant de crises. 2020 et la crise sanitaire, l’Ukraine, la crise énergétique, la réélection de Donald Trump, l’Iran, etc. Nous avons vécu une mondialisation douce. Avec l’émergence des empires, tout a changé. On est à l’heure des protectionnismes. »
Son diagnostic sur la compétitivité industrielle est tout aussi sévère : « Actuellement, la Chine accorde six fois plus de subventions publiques à l’industrie manufacturière qu’en Europe. Tout est dit. » Une formule qui résume à elle seule le rapport de forces auquel les régions industrielles françaises, dont la Bourgogne-Franche-Comté, sont confrontées.
Un tissu industriel régional qui perd du terrain depuis 2013
La BFC n’est pas un terrain abstrait pour ce débat. Selon une analyse de l’Insee et de la Dreets, le secteur industriel de la région perd des emplois à un rythme supérieur à la moyenne nationale depuis 2013. Le pays de Montbéliard figure parmi les zones les plus touchées, quand l’agglomération bisontine résiste mieux [5].
Ce décrochage s’inscrit dans un contexte 2025 déjà difficile pour l’ensemble de l’économie régionale, qui tablait sur une reprise en 2026. Laurent Fraysse, directeur régional de la Banque de France, a tempéré cet espoir lors des échanges. Les entreprises avaient été interrogées sur leurs intentions d’embauche entre octobre et novembre 2025, soit avant le début du conflit en Iran et le blocage du détroit d’Ormuz. « On est dans un niveau d’incertitude assez inégalé, tout va dépendre de la durée du conflit », a-t-il reconnu, anticipant une croissance revue à la baisse et une inflation orientée à la hausse [3].
L’enquête « Besoins en main-d’œuvre » de France Travail, présentée en mai, apporte néanmoins une nuance : la part des entreprises faisant état de difficultés à recruter est en nette baisse dans la région. Les secteurs des services et de l’industrie prévoient de recruter, même si les intentions ont été formulées avant les dernières turbulences géopolitiques.
Formation professionnelle : l’État se retire, la Région trinque
C’est sur ce terrain que la formule citée en titre prend tout son sens. La Bourgogne-Franche-Comté doit revoir ses ambitions en matière d’apprentissage et de formation professionnelle. La raison : une baisse drastique des dotations de l’État dédiées à ces dispositifs. Le conseil régional, qui avait construit une politique volontariste d’investissement dans les centres de formation d’apprentis (CFA), se retrouve contraint de réduire ses enveloppes [4].
Le sujet a été au cœur d’un débat à Dijon, où la majorité régionale a présenté ses arbitrages. Une grande ambition, fracassée selon les termes mêmes des participants, sur une réalité comptable : les caisses de l’État sont vides et les priorités de l’exécutif ont changé. Les Régions encaissent le changement de cap de plein fouet.
Elvire Fabry, directrice du programme commerce et sécurité économique à l’Institut Jacques Delors, intervenait aux côtés de Mathieu Plane lors de ce format de clôture. Les deux économistes ont convergé sur un point : la montée du protectionnisme mondial fragilise en priorité les régions à forte tradition industrielle, celles précisément qui dépendent le plus de chaînes de valeur internationales et de compétences formées localement [1].
Pourquoi la Bourgogne-Franche-Comté décroche économiquement
Protectionnisme mondial, réponse locale : l’équation sans solution simple
Le tableau que dressent ces trois intervenants est cohérent dans ses lignes de force. Les crises se sont accumulées à un rythme sans précédent. Le modèle de mondialisation ouverte, qui avait porté une partie de la croissance industrielle française depuis les années 1990, appartient désormais à une autre époque. Les empires économiques, États-Unis et Chine en tête, jouent désormais une partition protectionniste, avec des moyens publics sans commune mesure avec ce que l’Europe mobilise.
Dans ce contexte, rogner sur la formation des jeunes revient à affaiblir la seule variable d’ajustement à long terme dont disposent les territoires. C’est ce que résume la phrase qui a donné son titre au débat de l’Agence économique régionale : « La France regarde ses poches vides et oublie sa jeunesse. »
La Bourgogne-Franche-Comté, région industrielle par tradition, paie cette équation deux fois : une fois par le recul de l’emploi dans ses usines, une deuxième fois par l’amputations des outils censés préparer la relève.
Économie BFC 2026 : crises, emploi et formation en chiffres
- Mathieu Plane (OFCE) : la Chine subventionne 6 fois plus son industrie que l'Europe
- L'emploi industriel en BFC recule plus vite que la moyenne nationale depuis 2013
- Le pays de Montbéliard est le territoire le plus affecté par les pertes d'emplois industriels
- La Région BFC doit réduire ses investissements dans les CFA faute de dotations suffisantes de l'État
- Les intentions de recrutement des entreprises BFC ont été sondées avant le conflit en Iran, rendant les projections incertaines
Sources
4 sources · 4 faits sourcés
