Le centre pénitentiaire de Rémire-Montjoly, en Guyane, est devenu un point névralgique dans la stratégie française de contrôle des factions armées brésiliennes sur le territoire.
L’installation du Primeiro Comando da Capital et du Comando Vermelho en Guyane n’est pas un simple épiphénomène criminel. Ces deux organisations brésiliennes structurent désormais une partie de l’économie souterraine locale : trafic de drogue, d’armes, orpaillage illégal. Le cours de l’or grimpe, les filières se consolident. Et la prison guyanaise, loin de freiner leur expansion, devient un lieu de renforcement des réseaux, de transmission des codes, de planification des opérations. Joël Sollier, procureur général près la cour d’appel de Cayenne, résume l’urgence : « C’est une course contre la montre. Si nous ne sommes pas capables d’enlever ce cancer, il s’installera de manière durable et produira ce qu’il produit ailleurs en Amérique latine. »
La prison n’est plus seulement un lieu de détention. Elle est devenue un espace de recrutement, de consolidation de l’allégeance, de baptême pour les nouveaux venus. Un tatouage de Picsou ou des Rapetou, un « parrain » attribué à vie, un numéro qui traduit la fidélité au clan : autant de rites qui s’ancrent derrière les murs de Rémire-Montjoly. Le phénomène ne touche plus seulement les Brésiliens. Les factions recrutent désormais des détenus français, issus pour beaucoup de la deuxième génération d’immigrants brésiliens, dans un contexte de pauvreté extrême.
Isolement et transferts : la réponse pénitentiaire
Face à cette emprise croissante, les autorités pénitentiaires ont mis en place un traitement spécifique[4]. Les détenus liés aux factions sont isolés du reste de la population carcérale. L’objectif : casser les dynamiques collectives, empêcher la contagion, limiter l’influence des figures dominantes. Les chefs les plus influents ne restent pas en Guyane. Ils sont transférés vers l’Hexagone, dans des établissements où leur réseau ne peut pas se reconstituer aussi facilement.
Cette stratégie d’éclatement géographique reste fragile. Le garde des Sceaux Gérald Darmanin a promis de multiplier les transferts, mais la réalité du terrain se heurte à la complexité logistique et judiciaire. Certains détenus ont des attaches familiales en Guyane, d’autres contestent leur transfert. Et surtout, la capacité d’accueil des prisons hexagonales n’est pas extensible à l’infini. Chaque place en métropole compte.
Une criminalité qui s’enracine sur le long terme
Gabriel Feltran, chercheur qui a étudié les factions en Guyane, pointe la dimension structurelle du phénomène. « La criminalité organisée, c’est ce qu’il y a de plus dangereux car elle est structurée, agit sur le long terme et atteint toutes les branches de la société. » Les factions brésiliennes ne sont pas de simples bandes opportunistes. Elles ont un mode opératoire rodé, une discipline interne, une capacité à s’adapter aux contextes locaux.
Le PCC et le CV ne se contentent pas de reproduire leur modèle brésilien. Ils composent avec les factions locales, FTA et APS, qui se disputent le contrôle des quartiers et des trafics. Parfois, les rivalités dégénèrent en violence. Parfois, des négociations émergent. Des membres du Comando Vermelho détenus à Rémire-Montjoly ont ainsi exprimé leur souhait de négocier une trêve entre factions, estimant que l’instabilité menace leurs activités illicites et la sécurité de leurs membres[3].
Pourquoi la prison de Rémire-Montjoly est stratégique
Rémire-Montjoly, site stratégique pour l’État
Le centre pénitentiaire de Rémire-Montjoly n’est pas qu’un établissement parmi d’autres. C’est un point de contrôle stratégique pour l’État français. Sa position géographique, à la frontière d’une zone où les factions brésiliennes exercent une influence croissante, en fait un levier dans la lutte contre leur expansion. Contrôler qui entre, qui sort, qui communique avec l’extérieur, c’est déjà limiter la capacité d’organisation des réseaux.
Mais la prison ne peut pas tout. Le rapport de recherche mené par des chercheurs de Sciences Po insiste sur la nécessité d’une « compréhension analytique du phénomène » pour améliorer les stratégies de prévention et de répression[3]. Les données sur les victimes, les mis en cause, les lieux des violences montrent que les factions opèrent autant dans l’espace public que dans les lieux d’habitation. L’âge moyen des victimes tourne autour de 38 ans, mais des mineurs sont également touchés. Les antécédents policiers sont fréquents chez les victimes comme chez les mis en cause.
Le risque d’une criminalité endogène
Le profil des recrues évolue. Les factions ne se limitent plus aux ressortissants brésiliens. Elles attirent des jeunes Français, souvent en situation de grande précarité, qui trouvent dans ces organisations une structure, une identité, une perspective, même criminelle. Cette endogénéisation de la criminalité factionnaire complique encore la réponse policière et judiciaire. Les détenus français ne peuvent pas être renvoyés au Brésil. Leur trajectoire se joue entièrement sur le territoire national.
Les autorités guyanaises sont conscientes du risque. Si l’État ne parvient pas à endiguer l’expansion du PCC et du CV, la Guyane pourrait basculer dans une configuration similaire à celle de certains États brésiliens, où les factions contrôlent des quartiers entiers, imposent leur loi, régulent l’économie illégale. Le procureur général Sollier parle de « cancer ». Le terme n’est pas exagéré.
Une réponse qui doit aller au-delà du pénitentiaire
La prison reste un maillon dans une chaîne qui doit mobiliser police, justice, politique sociale. Le rapport de Sciences Po suggère une série de mesures pour contenir l’expansion des factions et réduire les violences : meilleure coordination entre services, amélioration du renseignement carcéral, programmes de réinsertion ciblés, lutte contre la pauvreté extrême qui alimente le recrutement[3]. L’isolement des détenus et les transferts vers l’Hexagone ne suffiront pas.
Reste que la prison de Rémire-Montjoly concentre pour l’instant l’essentiel de l’effort. C’est là que se joue, au quotidien, la capacité de l’État à contrôler l’influence des factions. C’est là que les logiques criminelles se confrontent aux dispositifs de surveillance et de séparation. C’est là , aussi, que se dessine l’avenir d’une partie de la jeunesse guyanaise, prise entre précarité et tentation du réseau.
Factions brésiliennes en Guyane : les données clés
- Le centre pénitentiaire de Rémire-Montjoly isole les détenus liés aux factions brésiliennes PCC et CV pour limiter leur influence
- Les chefs les plus influents sont transférés vers l'Hexagone pour casser les réseaux carcéraux
- Les factions brésiliennes recrutent désormais des détenus français, majoritairement de deuxième génération d'immigrants
- Le PCC et le CV opèrent dans le trafic de drogue, d'armes et l'orpaillage illégal, alimentés par la hausse du cours de l'or
- Des membres du Comando Vermelho ont exprimé le souhait de négocier une trêve entre factions pour sécuriser leurs activités
- Le procureur général de Cayenne parle de « course contre la montre » pour éviter une installation durable de ces réseaux
Sources
2 sources · 4 faits sourcés

