L’État relance une opération de grande ampleur à Mayotte pour endiguer l’insécurité : cent gendarmes et policiers mobilisés, 70 chefs de bandes visés, dix bidonvilles ciblés.
Le préfet de Mayotte, François-Xavier Bieuville, a détaillé le 11 avril devant les élus locaux les contours de l’opération Kingia, engagée pour deux mois dans l’archipel. L’objectif : un « choc de sécurité » contre la délinquance persistante, incarné par l’interpellation de 70 chefs de bandes, un cap fixé directement par le ministre de l’Intérieur. Cent forces de l’ordre supplémentaires ont été déployées sur le territoire.
L’opération s’inscrit dans la lignée de Wambushu, menée en 2023, et de Place Nette, conduite en 2024. Toutes trois visent à la fois les réseaux criminels, l’habitat informel et l’économie souterraine. À Mayotte, en 2025, les violences physiques hors cadre familial atteignaient plus de huit pour mille habitants, contre trois au niveau national.
Quatre-vingts opérations de lutte contre la fraude et démolition de bidonvilles
Le dispositif ne se limite pas aux arrestations. Quatre-vingts opérations de contrôle sont programmées contre la fraude économique, et une dizaine de démolitions de bidonvilles prévues. Cette composante écho à Wambushu, qui avait visé un millier de cabanes en deux mois dès avril 2023[1]. L’ampleur de cette précédente opération avait suscité des critiques internationales : Human Rights Watch avait dénoncé des expulsions sommaires de migrants sans papiers et la destruction massive de logements informels.
À l’époque, le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin avait présenté Wambushu comme une réponse à la criminalité, aux risques sanitaires et à l’immigration irrégulière. Le nom même de l’opération signifie « reconquérir » en shimaore, langue locale majoritaire. Mais les associations avaient pointé l’amalgame entre migration et délinquance, ainsi que la pression exercée sur des familles entières. Les ports comoriens avaient même fermé temporairement aux bateaux transportant des personnes expulsées. Le Conseil européen pour les réfugiés et exilés (ECRE) avait relevé un objectif de 250 à 280 arrestations quotidiennes contre 80 en moyenne auparavant[2].
Une réponse sécuritaire jugée insuffisante par les élus locaux
Nadjayedine Sidi, conseiller départemental, salue l’initiative mais estime qu’elle n’adresse qu’une partie du problème. « Il y a des problématiques, surtout sur la jeunesse dans le domaine de l’insertion qu’il faut accompagner. On a des jeunes qui sont nés sur ce territoire mais qui ne sont pas Français, mais qui ne sont pas régularisés et qui ne sont pas du tout reconduits. Il faut aujourd’hui qu’on arrive à trouver des solutions pour régulariser ces jeunes là , parce que tant qu’on s’occupe pas de ces jeunes là , on aura toujours ces difficultés », a-t-il déclaré lors de la conférence préfectorale.
Cette position reflète un débat récurrent dans l’archipel : une partie de la population locale, notamment le collectif citoyen Mayotte 2018, a bloqué la préfecture de Mamoudzou d’octobre 2024 à mai 2025, réclamant des mesures plus fermes contre l’immigration irrégulière, jugée responsable de la surpopulation et de la criminalité. Pendant cette période, les demandeurs d’asile n’ont pu déposer de dossiers et les Mahorais n’ont pu obtenir les visas nécessaires pour voyager ailleurs en France métropolitaine, y compris pour poursuivre des études[3].
| Territoire | Violences physiques pour 1000 habitants (hors cadre familial) |
|---|---|
| Mayotte | Plus de 8 |
| France métropolitaine | 3 |
Source : RFI
L’éducation reste également fragilisée. En août 2025, huit mois après le passage du cyclone Chido, la rentrée scolaire demeurait perturbée : plusieurs écoles n’avaient pu rouvrir, d’autres fonctionnaient dans des structures temporaires avec des systèmes de rotation poussant jusqu’à cinq groupes d’élèves différents dans une même classe au cours d’une journée. Les autorités avaient qualifié la rentrée de « satisfaisante », tout en reconnaissant que la plupart des élèves de primaire recevaient leurs 24 heures hebdomadaires d’enseignement réglementaires uniquement grâce à ce dispositif.
Pourquoi la réponse sécuritaire divise à Mayotte
Un archipel aux tensions multiples, entre histoire migratoire et pression sécuritaire
Mayotte se situe à moins de 70 kilomètres des Comores. Les liens linguistiques, religieux et familiaux entre Comoriens et Mahorais structurent historiquement le territoire. Pourtant, les opérations successives entretiennent un climat de peur parmi les populations migrantes. Le préfet Bieuville a annoncé que Kingia durera deux mois et qu’elle doit produire des « effets durables dans le temps ».
Selon le CDC américain, Mayotte fait face à une résurgence du paludisme depuis plusieurs années : alors que la maladie avait été maîtrisée, les cas locaux augmentent à nouveau[4]. En mars 2026, une épidémie de chikungunya était également signalée. Ces données sanitaires alimentent les discours sécuritaires qui associent migration et risques de santé publique, sans établir de lien de causalité direct.
Les voyageurs internationaux sont d’ailleurs invités à la prudence : le gouvernement canadien relève que les vols à la tire et les cambriolages de résidences, parfois ciblant les étrangers, restent fréquents dans le quartier de Kawéni, à Mamoudzou, ou dans les lieux touristiques comme les marchés et l’aéroport[5]. Cette situation alimente la demande locale d’un renforcement policier, tout en posant la question des moyens non répressifs : insertion, régularisation, reconstruction après les catastrophes naturelles.
Kingia se déroulera sur deux mois. Le ministre de l’Intérieur attend 70 interpellations de chefs de bandes. Les élus et associations attendent, eux, que l’État s’attaque aux causes structurelles : l’absence de statut pour des milliers de jeunes nés sur place, le manque d’infrastructures scolaires stables et l’habitat informel qui concentre 40 % du parc de logements de l’île.
Opération Kingia à Mayotte : les chiffres clés
- L'opération Kingia déploie cent forces de l'ordre à Mayotte pour deux mois, d'avril à juin 2026
- Objectif : 70 interpellations de chefs de bandes, fixé par le ministre de l'Intérieur
- Quatre-vingts opérations de lutte contre la fraude et dix démolitions de bidonvilles programmées
- En 2025, Mayotte enregistrait plus de 8 violences physiques pour 1000 habitants (hors cadre familial) contre 3 au niveau national
- Des élus locaux réclament des mesures d'insertion et de régularisation pour les jeunes nés sur place mais sans statut
- Wambushu (2023) et Place Nette (2024) avaient déjà ciblé habitat informel et délinquance, suscitant des critiques internationales
Sources
5 sources · 5 faits sourcés
