Réuni à Ankara le 7 juillet 2026, l’OTAN affronte une question devenue inévitable : comment l’Europe peut assumer sa défense alors que Washington se détourne du continent et fragilise l’Alliance.
Il y a un peu plus d’une semaine, à Bruxelles, le ministre belge de la Défense Theo Francken a résumé le malaise qui traverse l’Alliance atlantique. « Nous devons avoir confiance », a-t-il lancé en décrivant la fracture transatlantique, qu’il impute aux orientations américaines vis-à -vis de l’Europe et au ressentiment qu’elles nourrissent parmi les pays du continent.
Pour Francken, la démonstration est brutale : « Tout empire s’effondre quand il n’a plus d’alliés. » La superpuissance tourne le dos au théâtre européen, et le message est reçu.
Ce que Washington a cassé dans l’Alliance
L’administration de Donald Trump est perçue comme un facteur d’affaiblissement de l’OTAN. Isolationnisme, guerre commerciale, soutien vacillant à l’Ukraine, menaces sur des territoires alliés : la liste des griefs pousse les Européens à sortir de leur dépendance historique aux moyens militaires et technologiques américains.
D’autres dirigeants européens envisagent désormais une architecture otanienne dans laquelle les États-Unis pèseraient moins, sous une forme ou une autre. En présentant le Plan d’investissement de défense (Defence Investment Plan, DIP) britannique, attendu de longue date, le Premier ministre Keir Starmer a acté le pivot américain : « Si les États-Unis restent notre allié clé, j’ai été clair sur le fait que, pour maintenir l’OTAN, les nations européennes doivent prendre la responsabilité première de leur propre défense. »
À Ankara, les Européens devront trancher des questions existentielles sur la forme que prendra un leadership européen au sein de l’Alliance. La réponse se lira moins dans les discours que dans l’engagement financier des États et l’orientation stratégique de leur marché de défense, aujourd’hui et pour les années à venir.
Une dépense de défense qui grimpe, mais pas partout
Les dépenses de l’OTAN donnent la mesure de ce que les États sont prêts à consentir pour la défense collective. Le rapport annuel 2025 du secrétaire général de l’Alliance décrit une progression graduelle [2]. Rapportées au PIB, les dépenses de défense du Canada et de l’Europe pris ensemble sont passées de 1,62 % en 2022 à 2,33 % l’an dernier.
La courbe n’est pas uniforme. Selon les chiffres de l’Alliance, certains pays, dont le Royaume-Uni, affichent un effort en recul.
| Année | Part du PIB |
|---|---|
| 2022 | 1,62 % |
| 2025 | 2,33 % |
Source : Rapport annuel 2025 du secrétaire général de l’OTAN
Le pourcentage global ne dit pourtant pas tout du potentiel de commandement. La solidité industrielle et le ciblage du marché de défense mesurent la vraie disponibilité militaire et stratégique.
Pourquoi l'Europe doit assumer sa défense sans Washington
La capacité industrielle comme arme de dissuasion
Il existe plusieurs formes de dissuasion. La première tient à la capacité industrielle. Tenir la production de systèmes d’armes au rythme des besoins envoie un signal de fermeté aux adversaires.
La consommation de missiles de croisière avancés pendant l’offensive américaine et israélienne contre l’Iran l’a montré crûment : sept jours de conflit ont suffi à révéler l’ampleur des stocks brûlés.
Le secrétaire général de l’OTAN Mark Rutte a martelé le même argument le 10 juin : « Quand vous, tous, produisez davantage, notre posture de dissuasion et de défense est plus forte, et nous sommes tous plus en sécurité. »
Le sommet de La Haye, l’an dernier, portait sur l’argent : les alliés y avaient convenu de consacrer 3,5 % de leur PIB à la défense de base d’ici 2035. Ankara déplace le curseur vers la montée en puissance de l’industrie de défense européenne.
Six usines d’explosifs pour le Royaume-Uni d’ici 2030
Parmi les rares engagements nets du DIP britannique, l’un devrait être mis en avant par Londres à Ankara : bâtir six nouvelles usines d’explosifs et de matériaux énergétiques d’ici 2030. L’ambition est affichée, mais aucune feuille de route ne précise pour l’instant comment l’atteindre.
La deuxième forme de dissuasion consiste à fermer toute brèche exploitable par l’adversaire. Sur ce terrain, la Russie sonde les infrastructures civiles européennes dans tous les domaines, des câbles internet sous-marins aux satellites servant aux transactions bancaires.
L’enjeu de souveraineté derrière les chiffres
Derrière les pourcentages du PIB se joue une bataille de souveraineté industrielle. Produire ses propres munitions, ses missiles, ses matériaux énergétiques, c’est réduire la dépendance aux chaînes d’approvisionnement américaines au moment où celles-ci deviennent politiquement incertaines. L’engagement britannique sur les six usines illustre cette logique, tout comme l’objectif collectif des 3,5 % du PIB fixé à La Haye.
Reste l’écart entre l’annonce et l’exécution. Une usine d’explosifs se décide en conseil des ministres mais se construit en années, avec des permis, des sites et des ingénieurs. Le retard du DIP britannique et l’absence de calendrier de livraison rappellent que la montée en cadence industrielle ne se décrète pas. Ankara sert de test : les Européens y mesureront ce qui, de leurs promesses, peut réellement combler le vide laissé par Washington.
Sommet OTAN d'Ankara 2026 : les chiffres à retenir
- Le sommet de l'OTAN Ã Ankara s'ouvre le 7 juillet 2026
- Dépenses de défense Canada et Europe : 2,33 % du PIB en 2025 contre 1,62 % en 2022
- Objectif de 3,5 % du PIB pour la défense de base d'ici 2035, fixé à La Haye
- Le Royaume-Uni prévoit six usines d'explosifs d'ici 2030, sans feuille de route
- Le ministre belge Theo Francken alerte : « Tout empire s'effondre quand il n'a plus d'alliés »
