Depuis le 29 juin, les enseignes de Martinique mettent en avant 1 000 références locales sous le label Cœur Martinique. Mais les producteurs affrontent un climat instable et des volumes insuffisants pour alimenter durablement les rayons.
Les têtes de gondole du supermarché de Saint-Joseph affichent fruits et légumes du terroir. Le logo CÅ“ur Martinique s’affiche sur près de 1 000 produits dans les magasins de l’île. L’opération, lancée fin juin et prolongée jusqu’au 12 juillet, vise à pousser les consommateurs vers l’achat local. Derrière la mise en scène, une centaine de producteurs travaillent toute l’année avec les distributeurs pour tenir ces volumes.
Mais Laëtitia Boutant, responsable commerciale du groupe Créo, prévient : « Les négociations sont parfois compliquées parce que nous vivons sur un petit territoire insulaire. Les intempéries, les sécheresses et les aléas climatiques rendent difficile une production régulière et en quantité suffisante. » La production locale souffre. En 2023, l’Insee a documenté des baisses de rendements sur les fruits et légumes, directement liées aux mauvaises conditions météorologiques. Les prix suivent les volumes à la hausse.
Les distributeurs encaissent aussi le choc. Les quantités insuffisantes empêchent les tarifs dégressifs. Les marges se réduisent, la place accordée aux produits locaux en rayon reste limitée. Le groupe Parfait, interrogé par France Culture, pointe cette impasse : sans structuration des filières, impossible d’aligner le besoin des enseignes et la capacité réelle des producteurs.
Cœur Martinique : un label pour structurer, pas seulement afficher
Le label CÅ“ur Martinique, officialisé en décembre 2022, ne se contente pas de distinguer les produits cultivés ou transformés sur l’île. Il porte un projet de structuration globale : accompagner les entreprises, créer des emplois, ancrer durablement les productions locales dans les habitudes d’achat. L’île compte près de 3 000 entreprises industrielles, représentant environ 8 500 emplois directs et indirects[3]. Transformation de poissons, confitures, jus, glaces : la diversité existe. Antoine Omère, spécialisé dans les produits de la mer, approvisionne les grandes surfaces en poissons fumés, tartares et préparations artisanales. Malgré le recul démographique qui pèse sur la consommation, les commandes se maintiennent.
Le label s’étend aussi aux artisans. Sur les 12 000 inscrits à la Chambre de métiers et de l’artisanat, 250 adhèrent aujourd’hui au label. Chaque adhésion déclenche un audit strict : environnement, hygiène, organisation du travail. L’exigence est la même pour tous. Les partenaires (AMPI, SDGA, Chambre d’agriculture, CCI, CMA et Contact-Entreprises) veulent inscrire ces habitudes dans la durée. Aujourd’hui, seulement 25 % des achats alimentaires sont locaux. L’objectif affiché : atteindre 40 % en dix ans.
Les transformateurs locaux plafonnent sur les coûts de main-d’Å“uvre
Philippe Vourch dirige Denel, l’un des transformateurs historiques de l’île. L’entreprise fabrique jus de fruits et confitures en s’approvisionnant au maximum localement. Mais ce n’est pas toujours tenable. « Notre fierté, c’est d’être désormais autosuffisant en goyaves. Cela a pris 30 ans. C’est passé par des relations de confiance avec des agriculteurs, c’est passé aussi par des engagements sur des volumes, sur des prix[5] », explique-t-il. Mais il n’y a pas beaucoup de fruits sur lesquels on peut être autosuffisant.
La moitié en valeur des achats de matières premières est faite à la Martinique. Vourch pointe une limite simple : le porte-monnaie du consommateur. Sur certains produits, passer de l’importation depuis les pays voisins à la production locale reste possible. Sur d’autres, notamment ceux qui exigent beaucoup de main-d’Å“uvre, l’écart de coûts avec l’Amérique latine rend la substitution intenable. Il compte, lui aussi, sur une structuration de la filière fruits et légumes qui fait encore défaut.
Souveraineté alimentaire en Martinique : les défis qui demeurent
Les organisations de producteurs, levier de la transition agroécologique
Laurent Parrot, chercheur au Cirad, voit dans les organisations de producteurs (OP) un levier décisif pour la transition agroécologique. « Si elles sont correctement soutenues et renforcées, elles peuvent devenir des moteurs. Elles représentent l’interface idéale entre diversité agricole et cohérence économique, entre qualité locale et exigences des marchés, entre savoir-faire individuel et stratégie collective[4] », dit-il. Les exploitations maraîchères déplorent souvent un manque de débouchés pour leurs produits, donc des pertes. Les légumes ou fruits « moches » (taches, irrégularités, bosses) peinent à trouver preneurs auprès des particuliers.
Les OP organisent des campagnes pédagogiques, nouent des partenariats avec la restauration collective ou solidaire. Objectif : sensibiliser sur la valeur gustative et nutritionnelle au-delà de l’apparence. Elles agissent aussi comme relais pour le montage de dossiers de subvention, l’accès à des appels à projets collectifs ou la mise en place de coopératives d’investissement. « Face au manque de moyens chroniquement signalé par les agriculteurs, elles facilitent l’accès à des ressources souvent inaccessibles individuellement. Si on veut penser la baisse des intrants chimiques, on doit passer par ces structures », ajoute Parrot.
La Coopérative Horticole de Martinique (C.H.M.), qui regroupe 70 adhérents sur l’ensemble du territoire, structure la production et renforce la compétitivité via la mutualisation des moyens. Sa plateforme logistique M.A.I.A., située au Lamentin, assure la collecte, le stockage et la commercialisation de plus de 10 tonnes de fruits et légumes par jour. La coopérative détient un agrément RUP pour 12 produits locaux, garantissant une production de qualité pour le marché local et la restauration collective.
Pour les distributeurs, le problème reste le même : il n’y a pas assez de volume, donc pas de structuration qui tienne sur la durée. Pour les producteurs, c’est l’inverse : sans débouchés stables et sans moyens mutualisés, impossible de monter en puissance. Entre les deux, le label CÅ“ur Martinique et les OP tentent de bâtir l’infrastructure qui manque. Reste à savoir si les dix ans annoncés suffiront pour passer de 25 à 40 % d’achats locaux, alors que le climat, lui, ne négocie pas.
Filière locale en Martinique : les chiffres à retenir
Production locale en Martinique : ce qu’il faut retenir
- Depuis le 29 juin, les enseignes mettent en avant 1 000 références locales sous le label CÅ“ur Martinique, jusqu’au 12 juillet 2026.
- Les producteurs travaillent avec une centaine de partenaires, mais les volumes restent insuffisants pour tenir les rayons toute l’année.
- En 2023, l’Insee a documenté des baisses de rendements sur fruits et légumes, liées aux intempéries et à la sécheresse.
- Le label CÅ“ur Martinique, créé en décembre 2022, vise à structurer les filières locales et à créer des emplois durables sur l’île.
- La Coopérative Horticole de Martinique regroupe 70 adhérents et commercialise plus de 10 tonnes de fruits et légumes par jour via sa plateforme logistique.
- L’objectif affiché : passer de 25 % à 40 % d’achats locaux en dix ans, malgré les contraintes climatiques et économiques.
Souveraineté alimentaire en Martinique : les défis qui demeurent
Volumes insuffisants
Les aléas climatiques (sécheresses, intempéries) limitent la production régulière. Les distributeurs ne peuvent pas appliquer de tarifs dégressifs, ce qui réduit les marges et freine l’intégration de nouveaux produits locaux.
Coût de la main-d’Å“uvre
L’écart de coûts avec l’Amérique latine rend la substitution locale difficile sur les produits à forte intensité de main-d’Å“uvre. Les transformateurs comme Denel plafonnent sur certains fruits et légumes malgré 30 ans d’efforts.
Structuration des filières
Les organisations de producteurs manquent de moyens pour mutualiser investissements et débouchés. Sans structuration collective, impossible de monter en puissance ni de répondre aux exigences des distributeurs.
Transition agroécologique
Les OP peuvent devenir des leviers de la transition si elles sont renforcées. Elles permettent de réduire les intrants chimiques, de valoriser les produits « moches » et d’accéder à des financements collectifs.
Objectif 40 % d’achats locaux
Passer de 25 à 40 % d’achats locaux en dix ans suppose de doubler la production, de stabiliser les débouchés et de convaincre les consommateurs de payer un surcoût pour le local. Le climat reste une variable hors de contrôle.
Sources
- VIDEO. Cœur Martinique : produire, acheter et manger local malgré les obstacles !, France Info
- VIDEO. Cœur Martinique : produire, acheter et manger local malgré les obstacles !, France Télévisions
- Salon de l’agriculture 2026, Martinique Tourisme
- Les organisations de producteurs, leviers d’une agriculture martiniquaise plus résiliente et solidaire, Cirad
- Martinique : comment produire pour se nourrir ?, France Culture
Filière locale en Martinique : les chiffres à retenir
- Depuis le 29 juin, les enseignes mettent en avant 1 000 références locales sous le label Cœur Martinique, jusqu'au 12 juillet 2026.
- Les producteurs travaillent avec une centaine de partenaires, mais les volumes restent insuffisants pour tenir les rayons toute l'année.
- En 2023, l'Insee a documenté des baisses de rendements sur fruits et légumes, liées aux intempéries et à la sécheresse.
- Le label Cœur Martinique, créé en décembre 2022, vise à structurer les filières locales et à créer des emplois durables sur l'île.
- La Coopérative Horticole de Martinique regroupe 70 adhérents et commercialise plus de 10 tonnes de fruits et légumes par jour via sa plateforme logistique.
- L'objectif affiché : passer de 25 % à 40 % d'achats locaux en dix ans, malgré les contraintes climatiques et économiques.
Sources
3 sources · 3 faits sourcés
