Le 7 juillet 2026, les élus polynésiens ont voté une demande de pardon officielle au peuple pour la cession, en 1964, des atolls de Moruroa et Fangataufa à la France.
Soixante ans après le premier essai nucléaire français dans le Pacifique, la Polynésie française tourne une page douloureuse. L’Assemblée territoriale a adopté lundi une délibération reconnaissant sa « responsabilité politique historique » dans l’installation du Centre d’expérimentation du Pacifique (CEP) et demandant « solennellement pardon » à la population. Le vote, acquis par 44 voix pour, 3 contre et 10 abstentions, marque un geste symbolique inédit : pour la première fois, l’institution locale reconnaît que la cession des atolls n’a pas résulté d’un consentement libre.
Le 2 juillet 1966, la France procédait au tir Aldébaran, premier d’une série de 41 essais atmosphériques sur les atolls de Moruroa et Fangataufa, entre 1966 et 1974. Le 6 février 1964, la commission permanente de l’Assemblée territoriale avait acté la cession de ces deux atolls à l’État français. Ce vote intervient dans un contexte de pressions : le général de Gaulle menaçait d’instaurer un « territoire stratégique militaire » en Polynésie si les représentants locaux refusaient. Selon le texte adopté lundi, cette décision « n’était pas le fruit d’un consentement libre, éclairé et souverain du peuple polynésien, mais d’une capitulation contrainte de ses représentants devant la puissance coercitive de l’État central ».
Un vote sous tension, un amendement qui divise
Le texte, qui semblait promis à l’unanimité, s’est heurté à un débat de fond sur la répartition des responsabilités. Tematai Le Gayic, président du groupe indépendantiste dissident A Fano Ti’a, a proposé un amendement visant à inscrire « la responsabilité pleine et entière de l’État français, seul décisionnaire, seul financier et seul exécutant du programme d’expérimentation nucléaire »[3]. L’amendement précisait que Paris reste « seul débiteur d’une réparation intégrale envers le peuple polynésien ». Pour Le Gayic, cette clarification était indispensable : « L’objectif est surtout que l’État ne se dédouane pas de ses responsabilités. Chacun doit prendre sa part de responsabilité », a-t-il déclaré, redoutant que la demande de pardon de l’Assemblée ne soit interprétée comme un transfert de culpabilité vers les élus polynésiens de 1964.
Le président de l’Assemblée, Antony Géros, s’est opposé à l’amendement. Descendu de son perchoir pour intervenir dans le débat, il a défendu une lecture plus nuancée du passé : « Certains des élus de l’époque étaient au courant qu’ils avaient au-dessus de la tête quelque chose qui risquait de remettre en cause le futur de ce pays de manière inacceptable. Ils ont jugé à leur époque d’accepter. Si cette époque était aujourd’hui, comment on se comporterait ? » L’amendement a été rejeté. Les élus d’A Fano Ti’a ont alors voté contre la délibération ou se sont abstenus, brisant le consensus initial.
Des séquelles durables, un pardon limité
La représentante non-inscrite Teave Boudouani-Chaumette a résumé l’enjeu moral du texte : « Nos pères n’ont pas choisi le CEP. Ils ont cédé face au chantage de l’État. Ce texte est un acte de salubrité morale. Ce pardon, nous le devons aux milliers de Polynésiens frappés en silence par les maladies radio-induites »[4]. Elle a ajouté : « Demander pardon ne réparera pas les mutations génétiques, ni les sols contaminés, mais demander pardon brise le mensonge institutionnel. »
Le premier essai nucléaire, Aldébaran, a entraîné de fortes retombées radioactives, notamment sur l’île de Mangareva, située à plus de 400 kilomètres du site d’expérimentation[5]. Les travaux du laboratoire indépendant CRIIRAD, menés à la demande du SDIRAF (Syndicat de Défense des Intérêts des Retraités Actuels et Futurs), portent actuellement sur l’atoll de Tureia, territoire habité le plus proche de Moruroa, à une centaine de kilomètres. Bruno Chareyron, conseiller scientifique de la CRIIRAD, est intervenu à Papeete les 2 et 3 juillet lors de tables rondes sur les conséquences sanitaires et environnementales des essais.
| Date | Événement |
|---|---|
| 6 février 1964 | Cession de Moruroa et Fangataufa par l’Assemblée territoriale |
| 2 juillet 1966 | Premier essai nucléaire, tir Aldébaran |
| 1966-1974 | 41 essais atmosphériques au total |
| 1996 | Dernier essai nucléaire en Polynésie |
| 7 juillet 2026 | Adoption de la demande de pardon : 44 voix pour, 3 contre, 10 abstentions |
Source : Polynésie la 1ère, CRIIRAD
Pourquoi ce pardon polynésien reste symbolique
Une plainte pour crime contre l’humanité en préparation
Antony Géros a annoncé qu’une résolution sur le dépôt d’une plainte pour « crime contre l’humanité » à l’encontre de l’État français sera examinée lors d’une séance extraordinaire ultérieure. Le président de l’Assemblée s’est toutefois déclaré « très dubitatif sur la possibilité de pouvoir obtenir de l’État la vraie réparation, une réparation intégrale ». Cette réserve traduit le scepticisme local face à l’espoir d’une reconnaissance judiciaire de la responsabilité de Paris, soixante ans après les faits.
Le vote du 7 juillet 2026 reste avant tout un acte symbolique. Il ne transfère ni ne diminue la responsabilité de l’État français dans la conduite du programme nucléaire. Mais il ouvre un espace politique nouveau : celui d’une parole institutionnelle qui reconnaît, pour la première fois, le poids du chantage subi par les élus de 1964 et les conséquences sanitaires et environnementales qui frappent encore les populations polynésiennes aujourd’hui.
Essais nucléaires en Polynésie : les dates clés
- L'Assemblée polynésienne a adopté lundi une demande de pardon pour la cession de Moruroa et Fangataufa en 1964
- Le vote intervient 60 ans après le premier essai nucléaire français, Aldébaran, le 2 juillet 1966
- Un amendement visant à rappeler la responsabilité exclusive de l'État français a été rejeté
- Le groupe A Fano Ti'a a voté contre ou s'est abstenu après ce rejet
- Une résolution sur une plainte pour crime contre l'humanité sera examinée ultérieurement
Sources
3 sources · 3 faits sourcés
