Avec son colossal moteur de 6,7 litres développant 40 chevaux, cette pionnière automobile fonctionne parfaitement et cherche un nouveau propriétaire. Un joyau mécanique qui a traversé plus d’un siècle sans perdre son âme ni sa capacité à rouler.
Elle a 122 ans, elle démarre encore et elle vient d’être mise en vente. La Mercedes Simplex 40 PS Rear Entrance Tonneau de 1904 n’est pas la première automobile de l’histoire, ce titre revient à un tricycle bien connu, mais elle porte une distinction plus subtile et sans doute plus lourde de sens : c’est la première voiture conçue pour que son conducteur prenne du plaisir à la piloter.
Jusqu’alors, la plupart des voitures n’étaient guère plus que des calèches auxquelles on avait greffé un moteur. Cette Mercedes-là a changé la donne. Commandée par Emil Jellinek en personne, l’homme qui a donné son prénom de fille à toute une marque, elle incarne le moment précis où l’automobile a cessé d’être un substitut de véhicule hippomobile pour devenir une machine à conduire.
Aujourd’hui, cet exemplaire d’origine, avec son moteur quatre cylindres de 6,7 litres et ses 40 chevaux, quitte les mains de son propriétaire. Le produit de la vente servira à financer des programmes éducatifs dans les sciences et les technologies. L’occasion de revenir sur une voiture qui a posé les fondations de tout ce qui allait suivre.

Une architecture qui a fixé les règles du jeu
Au début du XXe siècle, l’industrie tâtonnait. La Mercedes 40 PS, dessinée par Wilhelm Maybach, proposait une idée radicalement différente de ce qui se faisait alentour. Son architecture réunissait une série de solutions techniques que la concurrence allait ensuite copier sans vergogne.
Le châssis en acier, une rupture technique
Elle reposait sur un châssis en acier à longerons en forme de C, un radiateur en nid d’abeille monté à l’avant et un imposant bloc quatre cylindres logé lui aussi à l’avant. Cette disposition, moteur devant, radiateur frontal, allait devenir la norme absolue de l’automobile pendant plus d’un siècle. À une époque où les routes croisaient encore bien plus de chevaux que de voitures, cette configuration relevait de l’anticipation pure.
La cylindrée de 6,7 litres pour une puissance dépassant les 40 chevaux représentait un chiffre extraordinaire pour l’époque. Les routes étaient alors peuplées de petites voitures à moteur monocylindre, à mille lieues de cette débauche mécanique. Mais, la vraie révolution ne tenait pas seulement à la puissance : c’était l’approche générale qui bousculait tout.
Parce que cette Mercedes ne se contentait pas d’avancer. Elle cherchait la performance et impliquait activement son conducteur dans cette quête. Elle lui demandait de choisir le bon rapport, de doser l’accélérateur, de tenir la direction, un niveau de contrôle inimaginable sur bon nombre de ses contemporaines, qui roulaient presque toutes seules, sans que le pilote ait grand-chose à décider.

Une boîte à quatre rapports en H, l’invention décisive
L’élément qui distingue le plus nettement la 40 PS de tout ce qui l’entourait, c’est sa transmission. Elle était équipée d’une boîte de vitesses à quatre rapports pilotée par un sélecteur en H, une disposition totalement inédite à l’époque.
Le sélecteur en H, ancêtre de nos grilles
Ce système permettait au conducteur de sélectionner directement le rapport dont il avait besoin, sans passer par des manœuvres approximatives. C’est exactement le principe de la boîte manuelle que l’on retrouve encore aujourd’hui sur les boîtes mécaniques modernes. Autrement dit, un geste que des millions d’automobilistes ont reproduit pendant un siècle trouve ici son point de départ.
Tout n’était pas encore moderne, cependant. La transmission finale par deux chaînes rappelle à quel point l’automobile a évolué depuis. Ce détail témoigne d’une mécanique encore balbutiante sur certains points, à mi-chemin entre l’artisanat du XIXe siècle et l’industrie du XXe.
Mais, l’essentiel était là. La combinaison du moteur avant, du radiateur frontal et d’un conducteur maître de l’accélérateur, de la direction et de la transmission a établi les principes de base d’une automobile qui allait perdurer bien au-delà de son époque. Voilà pourquoi cette Mercedes peut légitimement revendiquer le statut de première véritable voiture de conducteur.

Une pièce d’origine remarquablement préservée
Ce qui rend cet exemplaire précieux, c’est aussi son état de conservation. La voiture a traversé 122 ans en gardant l’essentiel de ce qui la constituait à l’origine.
Le moteur d’origine toujours en place
Elle roule toujours avec son moteur d’origine à quatre cylindres de 6,7 litres. Elle conserve également sa carrosserie, son plancher et une grande partie de ses composants d’époque. Dans le monde de la voiture ancienne, ce degré d’authenticité constitue une rareté : la plupart des véhicules de cet âge ont vu leurs pièces maîtresses remplacées au fil des décennies.
Elle figure parmi les toutes premières automobiles dotées d’une boîte à quatre rapports en H, ce qui ajoute à sa valeur historique. Chaque élément préservé raconte une étape de l’évolution technique, et cette voiture en cumule un nombre inhabituel.
| Caractéristique | Valeur |
| Année | 1904 |
| Motorisation | 4 cylindres |
| Cylindrée | 6,7 litres |
| Puissance | plus de 40 ch |
| Boîte de vitesses | Manuelle à 4 rapports, sélecteur en H |
| Transmission finale | Par deux chaînes |
| Châssis | Acier à longerons en forme de C |
| Refroidissement | Radiateur en nid d’abeille monté à l’avant |
| Architecture | Moteur avant, radiateur frontal |
| Concepteur | Wilhelm Maybach |
| Particularité | Exemplaire d’origine préservé (moteur, carrosserie, plancher d’époque) ; commandée par Emil Jellinek |

Une histoire trouble entre l’Europe et l’Amérique
Le parcours de cet exemplaire vaut presque autant que sa mécanique. Le véhicule apparaît sous trois numéros de commande différents, mais les inscriptions conservées sur ses composants pointent vers le numéro d’origine 3166.
Une voiture rebaptisée pour tromper les douanes
La documentation de Mercedes établit qu’elle a été commandée par Emil Jellinek le 16 juillet 1903 et achevée le 28 septembre 1904. Ce nom est loin d’être anodin : c’est grâce à Jellinek que les Mercedes s’appellent Mercedes. Après la Mercedes 35, la 40 fut l’une des premières voitures de la Daimler-Motoren-Gesellschaft à porter ce patronyme désormais célèbre.
Elle devait initialement rejoindre un agent à Vienne, avant que son nom n’apparaisse en lien avec des concessionnaires à Paris puis à New York. Elle a finalement débarqué en janvier 1905 chez le distributeur américain Allen, Halle & Company, habillée de sa carrosserie tonneau à accès arrière. Ces changements successifs d’identification seraient liés à une tentative de contourner les droits de douane élevés qui frappaient alors les voitures de luxe importées aux États-Unis.

L’histoire prend un tour encore plus savoureux. Cette voiture serait apparue dans des publicités vantant une soi-disant « American Mercedes ». L’objectif : faire croire qu’une production sous licence avait déjà démarré sur le sol américain, dans le Queens plus précisément. Sauf que les photographies utilisées trahissaient la supercherie, elles montraient bel et bien une voiture européenne rebaptisée, arborant les emblèmes d’American Daimler.
Une pionnière technique, donc, mais aussi le témoin d’une époque où l’automobile naissante se jouait déjà des frontières et des réglementations. Cent vingt-deux ans plus tard, elle démarre encore, et c’est peut-être là son argument le plus imparable.


