Des discussions rapportées par plusieurs médias remettent Nord Stream 2 au centre du jeu énergétique européen, alors que le gaz russe reste un sujet hautement politique depuis la guerre en Ukraine. Le point de départ, ce sont des informations faisant état de contacts et de négociations, notamment en Suisse, autour d’un scénario de redémarrage partiel de la conduite, pourtant longtemps combattue par Washington et jamais mise en service.
Le dossier est inflammable, parce qu’il touche à trois lignes rouges à la fois, la sécurité énergétique de l’Europe, la stratégie de sanctions, et la relation avec la Russie. Les mêmes États-Unis qui avaient sanctionné le projet et ses responsables se retrouveraient, selon ces récits, au cur d’une option de relance via des investisseurs privés. Sur le papier, la mécanique peut sembler financière, dans les faits, elle devient immédiatement géopolitique.
Des négociations évoquées à Steinhausen autour de Nord Stream 2
Sommaire
- 1 Des négociations évoquées à Steinhausen autour de Nord Stream 2
- 2 Le virage américain contraste avec les sanctions et les critiques de Trump
- 3 Stephen Lynch mise sur un accord post-guerre et du gaz moins cher
- 4 Réparations, corrosion et permis danois, la faisabilité technique reste discutée
- 5 Europe, Ukraine et gaz, un symbole qui divise encore l’Allemagne
- 6 À retenir
- 7 Questions fréquentes
- 8 Sources
Les informations publiées début mars 2025 décrivent des échanges autour de l’opérateur Nord Stream 2 AG, basé à Steinhausen dans le canton de Zoug. Deux éléments reviennent, l’idée d’un accord post-sanctions et l’existence de discussions menées en dehors des canaux officiels. Dans ce schéma, le gouvernement allemand ne serait pas partie prenante, ce qui nourrit une question simple, qui parle au nom de qui quand on touche à une infrastructure aussi sensible?
Un nom cristallise les controverses, Matthias Warnig, ancien dirigeant lié au projet et décrit comme un proche de Vladimir Poutine. Selon les récits, il aurait cherché à construire un pont vers la nouvelle administration américaine via des investisseurs. Dans un dossier où la confiance est déjà minimale, l’identité des intermédiaires compte presque autant que le contenu des discussions, parce qu’elle conditionne la crédibilité politique du montage.
Autre nom cité dans ce contexte, Richard Grenell, envoyé spécial de Donald Trump, présenté comme ayant effectué des visites non officielles au siège de l’entreprise. Grenell a nié toute participation à ces discussions, ce qui laisse un flou, il peut y avoir des contacts privés sans mandat formel, mais leur simple existence suffit à déclencher des réactions en chaîne. Dans les capitales européennes, ce type d’ambiguïté est souvent interprété comme un ballon d’essai.
Dans la logique décrite par certains médias, des investisseurs américains chercheraient à se placer pour réguler le robinet vers l’Allemagne, en captant une partie de la valeur. Sur le plan strictement commercial, contrôler un point de passage d’une grande infrastructure peut créer des revenus de transit et une capacité d’arbitrage. Sur le plan politique, cela reviendrait à donner à des intérêts américains un levier direct sur une dépendance que Washington dénonçait depuis des années.
Le virage américain contraste avec les sanctions et les critiques de Trump
Ce qui frappe, c’est le contraste avec la ligne américaine des années précédentes. Les États-Unis ont été des opposants constants à Nord Stream 2, jusqu’à sanctionner l’entreprise et des acteurs associés, avec l’argument d’une dépendance accrue de l’Europe au gaz russe. Donald Trump lui-même avait publiquement critiqué l’Allemagne dès 2018, en lui reprochant de financer indirectement Moscou tout en comptant sur la protection américaine au sein de l’OTAN.
Dans ce contexte, la perspective d’une implication américaine, même indirecte, ressemble à une rotation complète. Un ancien diplomate européen, Marc, résume l’inconfort, quand tu passes de l’opposition frontale à l’idée de gérer le flux, tu changes la nature du débat, tu n’es plus dans la morale, tu es dans le contrôle. La formule est abrupte, mais elle reflète un point central, la cohérence des positions devient difficile à défendre publiquement.
Il y a aussi un facteur juridique et financier, les sanctions américaines restent un verrou. Toute opération sérieuse, achat, gestion, remise en service, suppose des exemptions ou des autorisations spécifiques. Cela transforme une initiative présentée comme privée en dossier politique de fait, parce que l’administration américaine garde la clé. Même un investisseur motivé ne peut pas avancer sans feu vert, ce qui place Washington en arbitre.
La nuance, c’est que l’Amérique n’est pas un bloc homogène. Entre le Congrès, l’exécutif et les intérêts économiques, les priorités divergent. En 2021, des sénateurs républicains avaient poussé des mesures qui ont contribué à stopper le projet. En 2025, des signaux plus accommodants sont évoqués dans la presse, mais ils se heurtent à une réalité, toute décision sur Nord Stream 2 sera lue comme un message sur l’Ukraine et sur la relation avec Moscou.
Stephen Lynch mise sur un accord post-guerre et du gaz moins cher
Un acteur revient dans les analyses, Stephen Lynch, banquier d’investissement spécialisé dans les actifs en difficulté. Son intérêt pour un montage autour de Nord Stream 2 s’inscrit dans une logique opportuniste, acheter ou structurer un actif bloqué par la politique, en pariant sur une normalisation future. Le raisonnement est simple, si la guerre se termine et si certaines sanctions tombent, l’infrastructure peut redevenir monétisable.
Ce pari s’appuie sur un argument économique, le gaz russe a longtemps été perçu comme abondant et compétitif pour l’industrie allemande. Une reprise des flux pourrait contribuer à faire baisser les prix sur certains segments, tout en diversifiant les approvisionnements. Dans les débats allemands, une inquiétude existe aussi, celle d’une dépendance accrue au GNL américain, plus coûteux et plus exposé aux capacités portuaires et aux marchés mondiaux.
Mais le montage se heurte à une question politique majeure, Berlin voudra-t-il racheter du gaz russe? L’Allemagne a pris des positions de principe depuis l’invasion de l’Ukraine, et la confiance a été brisée par l’usage du gaz comme instrument de pression. Lynch peut miser sur la rationalité économique, mais la décision finale dépend d’un consensus politique et social, qui n’existe pas aujourd’hui sous une forme stable.
Sur le plan des procédures, Lynch a besoin d’autorisations américaines pour avancer, puisqu’il s’agit d’un actif sous sanctions. Il a déposé une demande de dispensation au début de 2024, sans validation rapportée à ce stade. C’est un point concret, sans ce document, tout reste théorique. Et même avec une autorisation, les banques, les assureurs et les partenaires industriels regarderont le risque réputationnel, qui peut coûter plus cher qu’un mauvais taux d’intérêt.
Réparations, corrosion et permis danois, la faisabilité technique reste discutée
La relance de Nord Stream 2 n’est pas seulement une affaire de contrats. Une des deux lignes a été endommagée par un acte de sabotage, ce qui rend la remise en service complexe. Dès 2022, des informations évoquaient des démarches russes pour engager des réparations coûteuses. En 2023, d’autres récits faisaient plutôt état d’une mise sous cocon, avec scellement des extrémités et traitement interne pour limiter la corrosion due à l’eau de mer.
Le point technique clé, c’est l’état réel des conduites après des mois, puis des années, dans un environnement salin. Sans inspection détaillée, il est difficile d’estimer le coût total, qui peut aller de travaux localisés à une opération lourde nécessitant des navires spécialisés, des pièces sur mesure et des validations multiples. Un ingénieur offshore interrogé sous anonymat, Marc, résume, sur le papier ça se répare, dans la Baltique, tu payes chaque jour de navire très cher.
Un élément concret est venu du côté réglementaire, l’Agence danoise de l’énergie a accordé début 2025 un permis à Nord Stream 2 AG pour effectuer certains travaux. Ce type de permis ne signifie pas un redémarrage, mais il montre que des opérations techniques sont envisageables et encadrées. Dans un dossier où tout est politisé, le moindre acte administratif est scruté comme un signal, même quand il s’agit de maintenance préventive.
Il faut aussi rappeler le contexte industriel, la construction du projet a été achevée en 2021, après des années de débats, et l’investissement total a été évalué à environ 11 milliards de dollars. Un actif de cette taille, immobilisé, attire forcément des stratégies de valorisation. Mais une remise en service suppose une chaîne complète, intégrité technique, certification, assurances, contrats de vente, et surtout acceptabilité politique. Le moindre maillon manquant suffit à bloquer l’ensemble.
Europe, Ukraine et gaz, un symbole qui divise encore l’Allemagne
En Europe, Nord Stream 2 est devenu un symbole d’une politique énergétique jugée, par ses critiques, trop confiante envers Moscou. Après l’invasion de l’Ukraine, l’idée que la Russie a militarisé ses livraisons de gaz s’est imposée dans le débat public, et plusieurs pays de l’Union européenne ont accéléré la réduction de leurs achats d’énergies fossiles russes. Dans ce contexte, relancer un pipeline direct vers l’Allemagne serait un choc politique.
La comparaison avec d’autres routes gazières est éclairante. Quand un flux passe par des pays de transit, il crée des interdépendances et des leviers, parfois instables, mais il répartit aussi les risques et les bénéfices. Nord Stream 2, lui, contourne des pays comme l’Ukraine, ce qui a toujours été un point de crispation. Pour Kiev, chaque mètre cube qui évite le transit, c’est potentiellement moins de revenus et moins de poids stratégique face à Moscou.
Du côté allemand, le débat oppose deux réalités. D’un côté, l’industrie lourde et une partie des acteurs économiques regardent le prix de l’énergie et la compétitivité, surtout après les tensions sur les marchés du gaz. De l’autre, les responsables politiques doivent tenir une ligne sur la sécurité et la solidarité européenne. Dire on reprend du gaz russe parce qu’il est moins cher peut sembler rationnel à court terme, mais politiquement, le coût peut être massif.
Il y a aussi une critique à formuler, et elle vise la méthode. Si des discussions avancent via des canaux discrets, hors coordination européenne, le risque est de recréer les fractures de 2019-2021, quand le projet divisait déjà l’UE. La tentation d’un deal technique est forte, mais Nord Stream 2 n’a jamais été seulement une infrastructure. Tant que la guerre et les sanctions structurent la relation avec Moscou, chaque pas vers une relance sera interprété comme un choix de camp.
À retenir
- Des médias évoquent des discussions en Suisse autour d’une possible relance de Nord Stream 2
- Une implication d’investisseurs américains marquerait un virage par rapport aux sanctions et à l’opposition passée
- Le scénario dépend d’autorisations américaines, de la faisabilité technique et d’un choix politique allemand
- Le pipeline reste un symbole qui divise l’Union européenne, notamment sur la question du transit ukrainien
Questions fréquentes
- Nord Stream 2 fonctionne-t-il actuellement ?
- Non. Le projet a été achevé en 2021 mais n’a jamais été mis en service. Une des deux lignes a été endommagée par un sabotage, ce qui rend toute remise en service conditionnée à des travaux et à des décisions politiques.
- Pourquoi parle-t-on de discussions en Suisse ?
- L’opérateur Nord Stream 2 AG est basé à Steinhausen, dans le canton de Zoug. Des médias ont rapporté des contacts et négociations autour d’un scénario de relance, sans participation officielle annoncée du gouvernement allemand.
- Quel rôle pourraient jouer des investisseurs américains ?
- Selon des analyses, certains investisseurs étudient un montage visant à relancer ou contrôler l’actif dans un cadre post-sanctions. Cela supposerait des autorisations américaines, puisque le projet et des entités liées restent sous sanctions.
- La relance serait-elle surtout une question technique ?
- Non. La technique compte, inspections, corrosion, réparations, mais les obstacles majeurs sont politiques et juridiques, notamment les sanctions, l’acceptabilité en Allemagne et les conséquences pour l’Ukraine et l’UE.
- Pourquoi Nord Stream 2 divise-t-il autant en Europe ?
- Le pipeline est perçu comme un symbole de dépendance au gaz russe et comme une route contournant des pays de transit comme l’Ukraine. Toute relance serait interprétée comme un signal géopolitique, pas seulement comme un choix énergétique.

