Actualités FrancePétrole en Guyane : le Sénat vote la fin de la loi...

Pétrole en Guyane : le Sénat vote la fin de la loi Hulot, mais TotalEnergies reste sceptique

Date:

Le Sénat a voté en janvier 2026 l’abrogation de la loi Hulot sur les hydrocarbures en outre-mer. Patrick Pouyanné, PDG de TotalEnergies, affirme toujours qu’il n’y a pas de pétrole accessible en Guyane.

Le 3 décembre 2025, Georges Patient et Marie-Laure Phinera-Horth, sénateurs de Guyane, déposent une proposition de loi pour abroger l’interdiction d’exploration des hydrocarbures dans les territoires ultramarins. Adoptée en 2017 sous l’impulsion de Nicolas Hulot, ministre de la Transition écologique à l’époque, cette loi bloquait toute nouvelle recherche d’or noir sur le territoire français. Moins de deux mois après le dépôt du texte, le Sénat vote son abrogation, malgré un avis négatif du gouvernement. Le texte passe, et l’interdiction tombe, sur le papier, en tout cas.

Mais il y a un problème : selon TotalEnergies, le pétrole guyanais n’existe tout simplement pas en quantité exploitable. Patrick Pouyanné, PDG du groupe, l’a dit au Sénat dès 2024 : « Il n’y a pas d’hydrocarbures accessibles en Guyane. » Une déclaration qu’il a maintenue en 2026, lorsque le puits qui avait suscité l’espoir en 2011 a été réévalué à 50 millions de barils, loin, très loin des 5 milliards évoqués à l’époque par Tullow Oil. TotalEnergies a quitté la zone en 2019, après des forages décevants. L’exploration, depuis les années 1970, s’est soldée par une longue série d’échecs : Exxon, l’Institut français du pétrole, Esso, Tullow Oil, Shell, tous sont passés sans trouver de gisement rentable.

En chiffres
0
gisement rentable trouvé depuis 1970
TotalEnergies a quitté la zone en 2019
50 M
barils révisés pour le puits de 2011
contre 5 Mds évoqués à l'origine
11 Mds
barils au Guyana voisin
découverts par ExxonMobil depuis 2015
×10
taux de chômage en Guyane
par rapport à l'Hexagone
1 %
part du pétrole français consommé
produit sur le territoire national

À quelques centaines de kilomètres, le Guyana et le Suriname s’enrichissent

Le contraste est brutal. Le Guyana voisin connaît un boom pétrolier sans précédent : ExxonMobil y a découvert plus de 11 milliards de barils de réserves prouvées et probables depuis 2015[4]. Le Suriname, dans une moindre mesure, attire aussi les investissements. TotalEnergies, qui a abandonné la Guyane, a investi au Suriname. Les élus locaux guyanais dénoncent une hypocrisie : comment la France peut-elle interdire l’exploration chez elle tout en finançant le pétrole chez ses voisins ?

Le territoire français d’Amérique du Sud affiche des indicateurs sociaux alarmants : un taux de chômage dix fois supérieur à celui de l’Hexagone, un taux d’homicide treize fois plus élevé, une alimentation 39 % plus coûteuse qu’en métropole, et 20 % de la cocaïne consommée en France qui transite par le département[3]. Dans ce contexte, la promesse d’un développement économique fondé sur le pétrole séduit une partie des élus. André Rougé, député du Rassemblement national, résume en janvier 2026 : « Les Guyanais en ont assez de voir leurs voisins surinamais, brésiliens et du Guyana acquérir en quelques courtes années une prospérité à laquelle ils n’ont même pas le droit de rêver. »

Manuel Valls rouvre le débat, Agnès Pannier-Runacher s’y oppose

En 2025, Manuel Valls, ministre des Outre-mer, annonce vouloir « ouvrir le débat » sur l’exploitation pétrolière en Guyane. Le gouvernement se divise aussitôt. Agnès Pannier-Runacher, ministre de la Transition écologique, juge qu’un retour en arrière serait « incompréhensible ». Roland Lescure, ministre de l’Économie, ne ferme pas la porte. Le Sénat tranche, contre l’avis du gouvernement, et abroge la loi Hulot pour l’outre-mer[5].

Le vote sénatorial ne change rien à la géologie. Les données disponibles montrent que les campagnes d’exploration menées depuis les années 1960 n’ont jamais permis d’identifier un réservoir d’hydrocarbures économiquement intéressant. En 2011, un forage a révélé du pétrole sur 72 mètres d’épaisseur, dans des grès turbiditiques datant du Crétacé supérieur[4]. Tullow Oil avait alors évoqué plusieurs milliards de barils. Les puits suivants ont ruiné ces espoirs : la réserve réelle a été révisée à 50 millions de barils, soit dix-huit jours de consommation nationale au rythme actuel. TotalEnergies a tiré les conséquences en 2019 et quitté la zone.

Pourquoi le pétrole guyanais divise

Géologie décevante
Toutes les campagnes d'exploration depuis 1970 ont échoué. TotalEnergies a quitté la zone en 2019 après des forages infructueux. Le PDG du groupe affirme qu'il n'y a pas de pétrole accessible.
Boom chez les voisins
Le Guyana a découvert plus de 11 milliards de barils depuis 2015. Le Suriname attire aussi les investissements. Les élus guyanais dénoncent une injustice territoriale.
Gouvernement divisé
Manuel Valls, ministre des Outre-mer, veut rouvrir le débat. Agnès Pannier-Runacher, ministre de la Transition écologique, s'y oppose fermement. Le Sénat a tranché contre l'avis du gouvernement.
Risques environnementaux
Deux accidents offshore majeurs au Brésil en 2025 et 2026. Le récif corallien de l'Amazone, écosystème unique, est menacé. Les associations dénoncent une promesse trompeuse.
Délai incompressible
Entre un feu vert politique et une production effective, il faut au moins dix ans. La France produit aujourd'hui 1 % du pétrole qu'elle consomme.

Deux accidents majeurs au Brésil en 2025 et 2026

L’exploration offshore dans la région présente des risques documentés. En février 2025, la plateforme brésilienne PCH 1 explose une seconde fois, après une première explosion en 2001. Le 4 janvier 2026, une fuite majeure de fluide de forage survient au large d’Oyapock, à la frontière franco-brésilienne, sur le forage FZA M 059[1]. Ces accidents rappellent les difficultés rencontrées par TotalEnergies en 2019 dans les eaux guyanaises, où des courants violents sur toute la colonne d’eau avaient compliqué les opérations. Guyane Nature Environnement recense en moyenne un accident majeur par an lors d’opérations d’exploration ou d’exploitation offshore sur les 25 dernières années.

Le récif corallien de l’Amazone, découvert et documenté par Greenpeace et le CNRS en 2019, constitue un autre point de tension. En 2018, la mobilisation contre un projet de TotalEnergies avait été massive, précisément en raison des risques que le forage faisait peser sur cet écosystème unique. Une étude publiée en décembre 2025 par Futura-sciences révèle que l’Amazonie glisse vers un climat « hypertropical » inédit sur Terre depuis 40 millions d’années[1]. Les associations environnementales qualifient la proposition de loi de « promesse trompeuse et irresponsable ».

Le temps politique n’est pas le temps économique

Entre un éventuel feu vert politique et une production effective, il faudrait des années. L’exploration nécessite plusieurs campagnes de forage, des études d’impact, des autorisations environnementales et industrielles. Ensuite vient la phase de développement : installation de plateformes, mise en place de la logistique, raccordement aux infrastructures de traitement et d’exportation. Pour un gisement offshore en eaux profondes, ce délai dépasse facilement dix ans.

La France produit aujourd’hui environ 1 % du pétrole qu’elle consomme, essentiellement dans le sud-ouest. L’abrogation de la loi Hulot en outre-mer ne changera pas cette dépendance à court terme. Elle pose une question politique : peut-on justifier une levée d’interdiction pour un territoire qui n’a jamais livré de gisement rentable, au risque de fragiliser un écosystème unique et de relancer une exploration dont les acteurs industriels eux-mêmes doutent de la viabilité ?

TotalEnergies investi au Suriname, pas en Guyane

TotalEnergies maintient son cap. Le groupe a investi au Suriname, où les réserves sont confirmées, et n’a pas l’intention de revenir en Guyane. Patrick Pouyanné a été clair : les hydrocarbures accessibles ne sont pas en Guyane, mais de l’autre côté de la frontière. Le contraste est saisissant pour les élus guyanais, qui y voient une injustice territoriale doublée d’une hypocrisie industrielle.

Le débat reste ouvert, mais les faits géologiques et économiques ne changent pas au gré des votes parlementaires. Soit il y a du pétrole exploitable, et les industriels reviendront d’eux-mêmes ; soit il n’y en a pas, et l’abrogation de la loi Hulot n’aura d’autre effet que de rouvrir un contentieux politique et environnemental sans issue industrielle.

Pétrole en Guyane : les faits à retenir

  • Le Sénat a voté l'abrogation de la loi Hulot pour l'outre-mer en janvier 2026, malgré l'avis négatif du gouvernement
  • Patrick Pouyanné, PDG de TotalEnergies, affirme qu'il n'y a pas d'hydrocarbures accessibles en Guyane
  • Le puits de 2011, estimé à 5 milliards de barils par Tullow Oil, a été réévalué à 50 millions de barils en 2026
  • Le Guyana voisin a découvert plus de 11 milliards de barils de réserves depuis 2015
  • Deux accidents majeurs d'exploration offshore ont eu lieu au Brésil en février 2025 et janvier 2026
  • Le taux de chômage en Guyane est dix fois supérieur à celui de l'Hexagone
Julien Mercier
Julien Mercier
Julien Mercier suit la tech française depuis une quinzaine d'années, des premières levées de la French Tech aux modèles de Mistral. Il s'intéresse autant aux startups qu'aux enjeux de souveraineté numérique : cloud, semi-conducteurs, cybersécurité. Sa ligne, expliquer ce qu'une annonce change vraiment, sans jargon ni esbroufe.

Sur le même sujet

Logements vacants : une taxe unique en 2027, jusqu’à 60 % dans les zones tendues

Deux taxes sur les logements vacants coexistaient jusqu'ici, avec des règles différentes selon la commune. À partir de...

APL revalorisées de 1,15 % au 1er octobre 2026 : qui touche plus et de combien

Chaque 1er octobre, les aides personnelles au logement bougent au rythme des loyers. Cette année, la hausse est...

Coup de pouce chauffage : depuis le 1er septembre 2026, votre pompe à chaleur doit être agréée par l’État

Si vous envisagez de remplacer votre vieille chaudière au gaz, au fioul ou au charbon par une pompe...

Prix du gaz : hausse de 6,3 % au 1er octobre, ce que ça change pour 6 millions de foyers

Deuxième coup de chaud sur les factures de gaz en deux mois. Après une hausse de 5,6 %...