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80 % d’importations alimentaires en Martinique : l’île relance 2 000 hectares de cultures, mais échoue à convaincre les distributeurs

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La Martinique importe 80 % de ce qu’elle consomme. Pour sortir de cette dépendance, l’île relance une agriculture diversifiée, mais bute sur la structuration des filières et le poids des cultures d’export.

En Martinique, l’alimentation coûte 40 % plus cher qu’en métropole. L’une des causes : la place écrasante des importations. Environ 80 % de ce qui est consommé sur l’île arrive par bateau. Des produits transformés, souvent ultra-transformés, très sucrés. Les fruits et légumes frais importés sont gorgés de pesticides pour tenir le trajet. Ce régime alimentaire pose des problèmes de santé publique. L’obésité, en particulier, frappe fort.

Cette dépendance n’est pas une fatalité. Elle est d’abord le produit d’une histoire : celle de la colonisation, qui a spécialisé le territoire dans les cultures d’export vers la métropole. La banane, en tête. Les terres n’ont plus été utilisées pour nourrir la population locale. La Martinique a dû importer de quoi s’alimenter.

Aujourd’hui, la question revient sur la table : comment cultiver davantage de quoi nourrir les Martiniquais ? La réponse passe par une relance de l’agriculture diversifiée. Mais le chemin est long.

En chiffres
80 %
Part des importations alimentaires en Martinique
+40 %
Surcoût de l'alimentation par rapport à la métropole
2 000 ha
Surface en agriculture diversifiée
Sur 24 000 hectares agricoles utilisés
80 %
Part du Poseï consacrée aux cultures intensives
Notamment la banane
32
Médailles au Concours Général Agricole 2026
Pour les rhums et punchs martiniquais

Emile Rosalie, pionnier de la diversification depuis 1983

Emile Rosalie s’est installé en 1983. Malgré les propositions de grosses compagnies de canne à sucre et de bananes, il a choisi de planter des cultures diversifiées. « À l’époque, ce type de culture n’existait pas. Il y avait des gens qui faisaient un peu de jardin créole à droite à gauche, et qui alimentaient les marchés. Mais au fil du temps, ces gens-là disparaissaient. Et sur les marchés, les quantités diminuaient. Et donc, j’ai eu ce terrain-là, qui faisait 16 hectares, et là, je me suis lancé vraiment dans la diversification. C’était militant, je voulais nourrir la population »[2].

Presque 45 ans plus tard, les mêmes questions sont sur la table. La production locale s’est effondrée. Relancer une agriculture diversifiée, c’est un vrai changement d’orientation pour une île longtemps dédiée aux cultures d’export, la banane et la canne à sucre. Sur les 24 000 hectares de surface agricole utilisés en Martinique, seuls 2 000 sont aujourd’hui occupés par des exploitations en diversification[2].

Poseï : 80 % des aides à l’agriculture intensive

Des champs verdoyants de bananes et d'ignames s'étendent sous le soleil tropical martiniquais
Des champs verdoyants de bananes et d'ignames s'étendent sous le soleil tropical martiniquais

La Martinique fait partie des régions ultra-périphériques de l’Europe. La politique agricole commune y est distribuée via un dispositif nommé Poseï. Or, il bénéficie encore à 80 % à des modèles de culture intensive, en premier la banane.

« Ce n’est pas la production locale qui a été soutenue économiquement. Mais les cultures destinées à l’export », rappelle Roselyne Joachim, sous-directrice à la Chambre d’agriculture de Martinique. « Ce choix montre aujourd’hui ses limites à un moment où on est obligé de s’éloigner des modèles intensifs. Selon nous, il faut intégrer davantage l’ensemble des exploitations dans l’objectif d’autonomie alimentaire qui est apparu comme un enjeu majeur lors des mouvements de la population depuis 2009. Un pays qui importe tout ce qu’il mange, bénéficie certes d’une forme d’autonomie alimentaire puisqu’il assure l’alimentation de sa population. Mais il n’est pas en sécurité alimentaire dans le cas de catastrophes, d’événements qui ne dépendent pas de lui, et cela d’autant plus que l’on est sur une île »[2].

Le 4 juin 2026, la Collectivité Territoriale de Martinique, les services de l’État et la Chambre d’Agriculture ont organisé la première Conférence sur la Souveraineté Alimentaire de la Martinique, à l’Hôtel de la CTM à Cluny. Cette rencontre a lancé une réflexion collective pour construire le futur Plan de Souveraineté Alimentaire de la Martinique[1]. L’objectif : définir les orientations stratégiques et les capacités de production nécessaires pour renforcer l’autonomie alimentaire du territoire au cours de la prochaine décennie.

Pourquoi la Martinique peine à nourrir sa population

Dépendance alimentaire
80 % d'importations, 40 % plus cher qu'en métropole. Un régime ultra-transformé, très sucré, qui pose des problèmes de santé publique.
Terres sous-exploitées
Sur 24 000 hectares agricoles, seuls 2 000 sont en cultures diversifiées. Le reste est dédié à l'export : banane, canne à sucre.
Poseï : 80 % pour l'intensif
Les aides agricoles européennes bénéficient à 80 % aux cultures intensives d'export. La diversification reste sous-financée.
Structuration des filières
Pour convaincre les distributeurs, il faut des volumes constants et une organisation. L'entreprise Denel a mis 30 ans à être autosuffisante en goyaves.
Plan 2026-2036
La Conférence du 4 juin 2026 a lancé le futur Plan de Souveraineté Alimentaire pour la décennie. Objectif : renforcer l'autonomie du territoire.

Structurer les filières pour convaincre les distributeurs

Pour augmenter le volume de production locale, il faut aussi structurer les filières. « Tout est question de structuration de filière. Il faut bien comprendre qu’aucun distributeur n’a comme intérêt premier de conserver l’éloignement de ses sources d’approvisionnement. Parce que c’est compliqué, parce que c’est un bateau par semaine. Donc tout ça, ça entraîne des retards, des complications de gestion. Donc pour pouvoir consommer plus localement, il faudrait bien évidemment augmenter ce volume de production locale, mais également faire en sorte qu’il y ait des organes, une structuration des filières, notamment fruits et légumes, pour qu’on puisse mettre en adéquation le besoin des distributeurs et également la capacité de production des producteurs »[2].

L’entreprise Denel, l’un des transformateurs historiques de l’île, fabrique des jus de fruits et des confitures, en s’approvisionnant au maximum localement. Mais ce n’est pas toujours facile. « Notre fierté c’est d’être désormais autosuffisant en goyaves », explique Philippe Vourch, le directeur. « Cela a pris 30 ans. C’est passé par des relations de confiance avec des agriculteurs, c’est passé aussi avec des engagements sur des volumes, sur des prix. Mais il n’y a pas beaucoup de fruits sur lesquels on peut être autosuffisant »[2].

L’usine Denel s’approvisionne en goyaves uniquement en Martinique. Pour d’autres fruits, la production locale ne suffit pas.

Une marque pour soutenir la production locale

Des champs verdoyants de bananes et d'ignames s'étendent sous le soleil tropical martiniquais
Des champs verdoyants de bananes et d'ignames s'étendent sous le soleil tropical martiniquais

Les filières de l’agriculture, de l’industrie, de l’artisanat et du commerce se sont rassemblées pour créer Cœur Martinique, la marque de la production locale. Cœur Martinique désigne les produits cultivés, conçus et fabriqués en Martinique. Choisir un produit Cœur Martinique, c’est choisir d’encourager la production locale, de soutenir l’emploi, de consolider l’avenir du pays, de participer aux efforts de transition écologique et de renforcement de l’autonomie alimentaire et culturelle[5].

Nos agriculteurs martiniquais sont en mesure de couvrir une bonne partie de la consommation de produits frais (fruits et légumes, viandes, poissons) sur l’île. Nos industries ont su créer des produits mieux adaptés aux contraintes spécifiques de l’environnement, aux goûts des Martiniquais, et aux besoins de qualité et de fraîcheur des consommateurs. Nos artisans révèlent des savoir-faire locaux exceptionnels[5].

Au Salon de l’agriculture 2026, la Martinique a marqué sa présence. Les visiteurs ont pu découvrir confiseries, pâtisseries, chocolats, jus, rhums, produits cosmétiques à base de banane, conserves et autres produits locaux. Les exposants ont proposé des animations, show cooking, jeux et prestations musicales[3]. Le Concours Général Agricole a récompensé 32 médailles pour les rhums et punchs : 4 de bronze, 16 d’argent et 12 d’or[3].

Le président de la République, Emmanuel Macron, et la ministre de l’Agriculture, Annie Genevard, ont été interpellés sur les difficultés agricoles propres au territoire et sur les incertitudes liées aux dispositifs de financement comme le Poseï. Naïma Moutchou, ministre des Outre-mer, a renforcé sa compréhension des enjeux agricoles locaux[3].

En juin 2026, la Collectivité Territoriale de Martinique a convié à une réunion d’information consacrée au Contrat Territorial de Transition et d’Engagement Agroécologique (CTEA) et aux dispositifs du FEADER, le 30 juin 2026 à l’Espace associatif et culturel du Carbet[1].

La relance de la production locale en Martinique ne se fera pas sans une transformation profonde de la répartition des aides agricoles et sans une structuration solide des filières fruits et légumes. La feuille de route pour les dix prochaines années est lancée. Reste à savoir si les distributeurs et les consommateurs suivront.

Martinique : les chiffres de la dépendance alimentaire

  • La Martinique importe 80 % de ce qu'elle consomme, l'alimentation y coûte 40 % plus cher qu'en métropole
  • Sur les 24 000 hectares agricoles utilisés, seuls 2 000 sont en cultures diversifiées, le reste est dédié à l'export
  • Le dispositif Poseï consacre 80 % de ses aides aux cultures intensives, notamment la banane
  • Le 4 juin 2026, la première Conférence sur la Souveraineté Alimentaire a lancé un plan pour la décennie
  • L'entreprise Denel a mis 30 ans à devenir autosuffisante en goyaves, seul fruit où elle y parvient
  • La marque Cœur Martinique rassemble les filières agricoles, industrielles et artisanales pour promouvoir la production locale
Jean-Luc Céleste
Jean-Luc Céleste
Jean-Luc Céleste, rédacteur régional(e) — La Voix de France. Textes produits avec l'assistance de l'IA et relus par notre équipe éditoriale.

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