Londres attribue à BAE Systems un contrat de 135 millions de livres pour l’entretien des torpilles Spearfish et Sting Ray de la Royal Navy sur trois ans.
Le ministère britannique de la Défense communique rarement sans mettre en avant les retombées économiques locales. Le 4 août, en annonçant l’attribution du contrat TRAM (Torpedo Repair and Maintenance) à BAE Systems, le MoD a suivi la ligne : 135 millions de livres sterling (environ 157 millions d’euros) pour trois ans, et 315 emplois soutenus ou créés sur le territoire britannique. Le contrat court de juillet 2026 à juin 2029 et couvre l’entretien et la réparation des torpilles Spearfish et Sting Ray, armes sous-marines au cÅ“ur de la capacité opérationnelle de la flotte.
BAE Systems assurera directement 150 postes d’ingénieurs et de techniciens hautement qualifiés : 100 à Portsmouth, 50 répartis entre Édimbourg, Chelmsford et la région de Glasgow. Dans la chaîne d’approvisionnement de l’industriel, 165 emplois supplémentaires seront maintenus. Luke Pollard, ministre délégué aux industries de défense, résume : « Voilà des dépenses de défense qui font exactement ce qu’elles doivent faire : assurer la sécurité de notre pays tout en préservant 315 emplois qualifiés et en créant de nouvelles opportunités dans tout le pays. »
Pour le MoD, l’enjeu opérationnel prime : sans ces torpilles, la capacité à défendre les eaux territoriales, à protéger les routes commerciales et à maintenir la force de dissuasion nucléaire serait compromise. La communication britannique lie systématiquement sécurité nationale et retombées industrielles, une approche qui tranche avec les messages du ministère français des Armées, davantage centrés sur les chiffres régionaux que sur l’emploi direct par contrat.
Deux torpilles, deux missions complémentaires
La Spearfish équipe les sous-marins nucléaires d’attaque de classe Astute et les SNLE Vanguard de la Royal Navy[1]. Filoguidée par fibre optique, dotée d’un système acoustique autonome, elle affiche une portée pratique de 54 kilomètres et peut filer les 80 nÅ“uds. Mise en service en 1994, elle assure la défense anti-sous-marine lourde et la protection de la dissuasion nucléaire britannique en mer.
La Sting Ray, développée par GEC Marconi dans les années 1980, a connu une modernisation à partir des années 2000 (standard Mod 1). Torpille légère à tête chercheuse acoustique, elle est déployée depuis les frégates, les hélicoptères Merlin et Wildcat de la Fleet Air Arm, ainsi que depuis les avions de patrouille maritime P-8A Poseidon de la RAF. Elle constitue l’arme anti-sous-marine principale de la Royal Navy pour les plateformes de surface et aéroportées.
BAE Systems soutient cette double capacité depuis 2019. Scott Jamieson, directeur général de la division Maritime and Land Defence Solutions de l’industriel, rappelle avoir « livré des niveaux constamment élevés de disponibilité des torpilles pour les forces armées britanniques, en soutenant à la fois l’entrée en service réussie de Spearfish et la préparation opérationnelle continue de Sting Ray ». Le contre-amiral Matt Stratton, directeur de l’acquisition navale de la Royal Navy, insiste : « Cette extension de contrat garantit à la Royal Navy une capacité de soutien aux torpilles sûre, fiable et continue. C’est un facteur critique de notre disponibilité opérationnelle et cela soutient directement la dissuasion continue en mer du Royaume-Uni. »
Un pont vers le programme WHITEHEAD2
Le contrat TRAM n’est pas une fin en soi. Il fait office de passerelle vers WHITEHEAD2, programme à plus long terme qui doit fournir une solution de soutien aux torpilles modernisée à partir de 2029. L’objectif affiché est de maintenir la Royal Navy en avance sur les menaces futures. Richard Murray, directeur Lethality and Protect au sein du National Armaments Director Group, Materiel, souligne que « cette extension de contrat assure un soutien continu et fiable à la capacité torpille du Royaume-Uni[2]. Réunir la Marine, le National Armaments Director Group et l’industrie en une seule équipe a produit des résultats réels et tangibles pour la défense britannique. »
Le MoD justifie l’attribution directe à BAE Systems par le statut de l’industriel : BAE détient l’autorité de conception (Design Authority) pour les deux torpilles. L’entreprise a conçu, certifié et soutenu ces systèmes tout au long de leur vie opérationnelle. Cette position unique, selon le ministère, rend BAE « particulièrement placé pour entreprendre l’exigence de soutenir ces torpilles et d’incorporer les modifications ».
Pourquoi Londres mise sur l'emploi local dans ses contrats de défense
Une communication centrée sur l’emploi local
Le communiqué du MoD met en avant l’engagement du gouvernement britannique à « utiliser les dépenses de défense pour créer des emplois et des opportunités pour les communautés locales à travers le Royaume-Uni ». Cette rhétorique s’inscrit dans une stratégie de légitimation des budgets militaires auprès de l’opinion publique : chaque contrat notifié s’accompagne d’un décompte précis des postes soutenus, par ville et par région.
Outre-Manche, l’industrie de défense est présentée comme un levier économique territorial. À titre de comparaison, lorsque Sébastien Lecornu dirigeait le ministère français des Armées, il publiait régulièrement des infographies sur les retombées régionales des dépenses militaires, mais sans détailler contrat par contrat le nombre d’emplois directs et indirects créés ou maintenus. La communication britannique inverse le focus : elle part du contrat, nomme l’industriel, chiffre les emplois, localise les sites.
Le contrat TRAM illustre cette approche : 100 postes à Portsmouth, principal site de construction navale britannique et bassin d’emploi stratégique pour la Royal Navy ; 50 emplois répartis entre Édimbourg (Écosse), Chelmsford (Angleterre de l’Est) et la région de Glasgow, territoires où BAE Systems dispose d’infrastructures et de savoir-faire en systèmes d’armes sous-marines. L’accent sur la dispersion géographique vise aussi à répondre aux critiques sur la concentration des retombées industrielles autour du sud de l’Angleterre.
Un marché captif, une concurrence limitée

L’attribution directe à BAE Systems reflète la réalité d’un marché captif. L’industriel détient l’autorité de conception et assure la continuité technique depuis des décennies. Aucun autre acteur britannique n’est en mesure de reprendre ces activités sans rupture de compétences ni risque opérationnel pour la flotte. Le MoD n’a pas lancé d’appel d’offres ouvert : le contrat TRAM prolonge une relation établie depuis 2019, date à laquelle BAE a pris en charge le soutien des deux familles de torpilles.
Cette configuration n’est pas propre au Royaume-Uni. En France, Naval Group détient une position similaire sur le MCO des torpilles MU90 et F21 Artémis. Aux États-Unis, Northrop Grumman et Raytheon se partagent le soutien des torpilles Mk 48 et Mk 54. Le marché du soutien en service des armes sous-marines reste fragmenté par pays, avec peu de concurrence transnationale : les données techniques, les certifications et les chaînes d’approvisionnement sont verrouillées par les industriels historiques.
Le pont vers WHITEHEAD2 annoncé par le MoD laisse entrevoir une évolution possible : le programme à venir pourrait intégrer des technologies de maintenance prédictive, des systèmes de diagnostic à distance, voire une modernisation des torpilles elles-mêmes pour prolonger leur durée de vie opérationnelle. Mais aucun détail n’a été communiqué sur le périmètre précis ni sur le calendrier de lancement de WHITEHEAD2.
| Localisation | Nombre d’emplois directs | Type de postes |
|---|---|---|
| Portsmouth | 100 | Ingénieurs et techniciens |
| Édimbourg, Chelmsford, région de Glasgow | 50 | Ingénieurs et techniciens |
| Chaîne d’approvisionnement (Royaume-Uni) | 165 | Postes indirects |
| Total | 315 |
Source : Ministère britannique de la Défense
Le contrat TRAM, par sa modestie budgétaire et sa durée limitée, ne constitue pas un bouleversement stratégique. Mais il confirme la permanence d’un enjeu : maintenir opérationnelles des armes mises en service il y a trente ou quarante ans, alors que les menaces sous-marines se renouvellent et que les flottes adverses se modernisent. La Royal Navy mise sur la continuité technique pour garantir la disponibilité de ses sous-marins et de ses moyens de lutte anti-sous-marine. L’emploi britannique, lui, reste un argument politique autant qu’industriel.
Torpilles britanniques : les données du contrat BAE Systems
- BAE Systems décroche un contrat de 135 millions de livres (157 millions d'euros) pour entretenir les torpilles Spearfish et Sting Ray de la Royal Navy de juillet 2026 à juin 2029.
- Le contrat TRAM soutient 315 emplois au Royaume-Uni : 100 à Portsmouth, 50 entre Édimbourg, Chelmsford et Glasgow, 165 dans la chaîne d'approvisionnement.
- La Spearfish équipe les sous-marins nucléaires britanniques depuis 1994 ; la Sting Ray, torpille légère développée dans les années 1980, arme frégates, hélicoptères et P-8A Poseidon.
- Le contrat fait office de passerelle vers le programme WHITEHEAD2, qui doit fournir une solution de soutien modernisée dès 2029.
- BAE Systems détient l'autorité de conception (Design Authority) pour les deux torpilles et assure leur soutien depuis 2019.
- Le MoD justifie l'attribution directe par la position unique de BAE Systems, seul industriel à maîtriser l'intégralité du cycle de vie de ces armes.
Sources
2 sources · 2 faits vérifiés

