Le 31 juillet 2026, un chasseur furtif encore dépourvu de sa livrée définitive s’est mis à rouler seul sur les installations de Turkish Aerospace Industries, à Ankara. Il s’appelle P1, second exemplaire volant du programme Kaan, l’avion de combat de cinquième génération que la Turquie développe pour affranchir son aviation des fournisseurs étrangers. Le constructeur a diffusé une vidéo montrant l’appareil quittant son parking sur le tarmac, puis s’engageant par sa propre puissance sur la voie de circulation.
Un essai de roulage n’a rien d’anodin. C’est la dernière marche avant le premier vol. On y vérifie le fonctionnement des moteurs, le freinage, la direction au sol, les commandes de vol, tout ce qui doit répondre correctement à différentes vitesses avant qu’un avion soit autorisé à décoller. Pour un chasseur de nouvelle génération, franchir cette étape signifie que la campagne au sol touche à sa fin.
Le calendrier annoncé est serré. À l’occasion du salon de Farnborough, tenu du 20 au 24 juillet 2026, le président et directeur général de Turkish Aerospace, Mehmet Demiroglu, a indiqué que P1 pourrait voler dans les deux mois, sous réserve d’achever plusieurs essais au sol et de systèmes, P2 suivant avant la fin de l’année pour que les deux appareils volent de concert d’ici décembre.
Ce que P1 change par rapport au démonstrateur P0
Le Kaan n’est pas parti de zéro. Le premier prototype, baptisé P0, a effectué le vol inaugural du programme en février 2024[5]. Cet appareil avait mené ses essais de piste et de roulage dès mars 2023, avant de voler deux fois en 2024, le 21 février puis le 6 mai, restant en l’air quatorze minutes et atteignant 10 000 pieds. Il a depuis été réaffecté aux essais au sol et de systèmes.
P1 et P2 relèvent d’une autre logique. Ce sont des cellules représentatives de la future production, conçues à partir des enseignements tirés du démonstrateur[4]. La configuration furtive bimoteur reste la même, mais les raffinements se voient : gouvernes revues, retouches autour des entrées d’air et du cockpit, finition extérieure plus propre. Les deux appareils ont été présentés publiquement à Ankara le 13 février 2026.
Les observateurs turcs de la défense avaient repéré P1 dès septembre 2025, entrevu derrière P0 dans une vidéo officielle d’une organisation d’anciens combattants. À l’époque, la cellule nue restait difficile à analyser. Depuis, les lignes se sont dévoilées sous tous les angles. Le nez apparaît plus large, l’entrée d’air a été reculée vers le niveau du cockpit, dégageant de la place pour des capteurs d’autodéfense et une vision périmétrique à 360 degrés, dans l’esprit du système à ouverture distribuée du F-35. Les trains principaux ont été déplacés sur les côtés, ce qui ménage de l’espace pour des soutes ventrales, internes comme externes. Vue de dessus, la distance entre les deux moteurs a également augmenté.
Le moteur, nerf de l’indépendance turque
Reste le point qui décide de tout : la motorisation. Les prototypes actuels volent sous des General Electric F110-GE-129E, d’origine américaine. Ankara investit lourdement dans le TF35000, un turboréacteur développé par Turkish Engine Industries pour équiper les futurs appareils de série et se défaire de cette dépendance[1]. Un programme national aboutit rarement sans propulsion nationale, et la Turquie le sait.
Ce que traduit la manÅ“uvre de P1 sur le tarmac d’Ankara, c’est une trajectoire assumée. Faire voler trois cellules en parallèle, un démonstrateur, deux exemplaires représentatifs de série et un banc statique, relève d’une véritable ambition industrielle : plus de données, plus d’essais en contrainte, un rythme de mise au point accéléré. Peu de pays s’y risquent seuls. La Turquie avance, méthodique, vers un chasseur de cinquième génération qui lui appartienne en propre.
Sources
3 sources · 3 faits vérifiés

