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Pour armer la dissuasion renforcée, l’armée de l’Air réclame 20 Rafale et des ravitailleurs Phoenix supplémentaires

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Le renforcement de la dissuasion nucléaire française, annoncé par Emmanuel Macron en mars, impose à l’armée de l’Air d’augmenter ses flottes de Rafale et d’A330 MRTT Phoenix, sous peine de surutilisation critique.

Le constat revient année après année lors des auditions parlementaires : avec 185 Rafale pour l’armée de l’Air et de l’Espace, la trame chasse actuelle ne suffit pas. Fin février 2025, Sébastien Lecornu, alors ministre des Armées, l’admettait sans détour : 20 ou 30 appareils supplémentaires seraient nécessaires pour éviter d’user les cellules prématurément. Pourtant, le texte d’actualisation de la Loi de programmation militaire 2024-30, adopté en juillet dernier, a laissé le format inchangé : 225 avions de combat pour l’ensemble, dont 40 pour la Marine nationale, à l’horizon 2035.

Ce même texte décale en outre la livraison de 20 Rafale F4, initialement prévue en 2031-2032, à 2033-2034. L’objectif consiste à les porter directement au standard F5, celui qui permettra aux Forces aériennes stratégiques de mettre en Å“uvre le futur missile ASN4G dès 2035. Selon l’annexe du projet de loi, 47 Rafale F5 devront être livrés à cette échéance. Mais aucune augmentation du nombre d’avions ravitailleurs A330 MRTT n’est prévue non plus : la flotte reste plafonnée à quinze appareils.

En chiffres
185
Rafale de l'armée de l'Air
Format LPM 2035, jugé insuffisant
+15 %
Surutilisation du parc Rafale
Confirmée par le CEMAAE en 2025
15
A330 MRTT Phoenix
Flotte plafonnée, 2 appareils supplémentaires réclamés
47
Rafale F5 attendus en 2035
Pour mise en œuvre de l'ASN4G
80 %
Taux d'utilisation du parc chasse
Atteint en mars lors de l'opération Poker

Une surutilisation avoisinant 15 % en mars

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En octobre dernier, le général Jérôme Bellanger, chef d’état-major de l’armée de l’Air et de l’Espace, avait laissé entendre que ce nombre serait insuffisant. La polyvalence des Phoenix, capables d’assurer simultanément ravitaillement en vol, transport de personnel et de fret sur de très longues distances, crée selon lui « une superposition des attentes et des contrats opérationnels, nucléaires et conventionnels, qui pousse les curseurs dans la plage haute »[3].

Un mois après la présentation du projet d’actualisation de la LPM, le président Macron annonçait son concept de « dissuasion nucléaire avancée », assorti d’un renforcement du nombre de têtes nucléaires. Sans préciser l’ampleur de cette augmentation, le chef de l’État a dessiné une orientation claire : la base aérienne 116 de Luxeuil retrouvera sa vocation nucléaire et accueillera deux escadrons de Rafale F5. Les marchés préliminaires pour moderniser ses infrastructures ont été notifiés récemment par le ministère des Armées.

Ce virage pèse directement sur le format de l’aviation de combat. Lors d’une audition au Sénat en mai dernier, dont le compte rendu vient d’être publié, le général Bellanger a exposé la situation : « Nous surutilisons les Rafale. Polyvalence ne rime pas avec ubiquité. Il y a un mois, pour la première fois, nous avons utilisé en l’air près de 80 % de notre aviation de chasse, avec en particulier l’opération Poker [exercice lié à la dissuasion] et notre mobilisation au Proche et Moyen-Orient. »

Format actuel et besoins identifiés pour l’aviation de combat
Équipement Format LPM 2035 Besoin exprimé
Rafale AAE 185 205-215
Rafale Marine 40 40
A330 MRTT Phoenix 15 17 (minimum)
Rafale F5 (2035) 47 Nombre à ajuster

Source : Fondation iFRAP, Sénat, opex360

Le décalage du F5 aggrave la pénurie

A fighter jet taxis on a runway with observers in the foreground and mountains in the background.
A fighter jet taxis on a runway with observers in the foreground and mountains in the background. — Photo : Selvin Esteban / Pexels

Le chef d’état-major a insisté : « Il va me falloir rapidement plus d’appareils. Par conséquent, si nous ne sommes pas en mesure de produire des F5 avant… » La phrase, tronquée dans le compte rendu publié, révèle néanmoins l’urgence. Le standard F5, destiné à prolonger l’avantage technologique du Rafale face à des théâtres de mieux en mieux défendus, doit intégrer de nouveaux capteurs, de nouveaux armements et des capacités accrues de combat collaboratif, notamment avec des drones de combat[4]. Mais le décalage de vingt appareils de deux ans crée un vide capacitaire précisément au moment où les contrats opérationnels s’alourdissent.

L’actualisation de la LPM 2024-30 affiche une priorité à la « cohérence » et renvoie la question des formats à plus tard. La trajectoire budgétaire recentre les efforts sur la modernisation des capacités existantes plutôt que sur leur élargissement. Mais la stratégie de dissuasion avancée vient bousculer cette logique. Le retour de Luxeuil dans le dispositif nucléaire impose mécaniquement l’affectation de moyens supplémentaires, sans que le calendrier industriel ne soit encore ajusté.

Pourquoi l'armée de l'Air manque d'avions

Surutilisation critique
Le parc de Rafale de l'armée de l'Air subit une utilisation 15 % supérieure à la normale, avec un pic à 80 % lors de l'exercice Poker en mars. Les cellules vieillissent plus vite que prévu.
Renforcement de la dissuasion
Le retour de Luxeuil dans le dispositif nucléaire et l'augmentation du nombre de têtes imposent l'affectation de moyens supplémentaires, sans que le format des flottes ne soit encore ajusté.
Export vs besoin national
Les ventes à la Grèce et à la Croatie ont prélevé 24 Rafale en 2021, succès commercial qui creuse temporairement la flotte nationale et accroît la contrainte opérationnelle.
Décalage du standard F5
Le report de vingt Rafale F4 à 2033-2034 crée un vide capacitaire de deux ans, au moment où les contrats opérationnels s'alourdissent avec la dissuasion avancée.
Arbitrage budgétaire 2027
La prochaine LPM devra trancher entre élargissement des formats (20 à 30 Rafale, 2 MRTT) et acceptation d'une contrainte capacitaire durable face aux budgets européens croissants.

Ravitailleurs : une flotte saturée par la dualité

Les A330 MRTT Phoenix, livrés depuis octobre 2018, incarnent cette polyvalence. Contrairement aux anciens C-135, ces appareils peuvent ravitailler en vol, transporter du personnel et du fret simultanément, sur de très longues distances. Cette flexibilité, précieuse en opération, pèse aussi sur la disponibilité : un avion sollicité pour une mission de projection logistique ne peut simultanément soutenir un raid nucléaire. La France en possède quinze, là où les États-Unis alignent des centaines de ravitailleurs.

À l’échelle européenne, cette capacité reste rare et stratégique. Plusieurs pays de l’OTAN disposent de chasseurs modernes, peu possèdent les moyens de les projeter loin et longtemps. La flotte française de Phoenix permet théoriquement de projeter dix-huit Rafale et leurs équipes en tout point du globe en quarante-huit heures, selon une analyse de la Revue Défense Nationale publiée en 2018 et actualisée en 2026[5]. Mais ce scénario suppose que les appareils ne soient pas mobilisés ailleurs : exercices de dissuasion, missions conventionnelles au Sahel ou au Levant, évacuations de ressortissants.

Le général Bellanger l’avait pointé en octobre : avec deux exemplaires supplémentaires, la contrainte se desserrerait. Mais le texte d’actualisation de la LPM n’a pas tranché. La question sera posée lors de l’élaboration de la prochaine Loi de programmation militaire, au-delà de 2030.

Export et stock de munitions : les deux faces de la tension

Interior of an armory with wooden walls, weapons, and equipment stored in boxes.
Interior of an armory with wooden walls, weapons, and equipment stored in boxes. — Photo : Erik Mclean / Pexels

La pression sur le parc de Rafale ne vient pas seulement de l’intensité opérationnelle. Les contrats export, succès commerciaux pour Dassault et pour la France, ont prélevé des cellules en service. En 2021, douze appareils ont été cédés à la Grèce, douze autres à la Croatie[1]. Ces ventes permettent de capter de nouveaux clients et de faire tourner la chaîne de production française, mais elles creusent temporairement la flotte nationale. Résultat : une surutilisation estimée à 15 %, confirmée publiquement par le chef d’état-major en juillet 2025.

L’autre dimension de la tension porte sur les munitions. Un Rafale sans stocks suffisants de Meteor, de Mica NG, de missiles de croisière Scalp ou de bombes guidées AASM perd une partie de sa létalité. Des données récentes sur la programmation militaire évoquent une hausse massive de certains stocks d’ici 2030 : augmentations prévues pour les bombes guidées, les missiles Scalp, les Exocet[2]. Le message est clair : dans une guerre longue, celui qui manque de munitions perd, quel que soit le nombre d’avions alignés.

La France dispose d’une vraie culture aérienne, forgée par trente ans d’opérations continues : frappes, ravitaillements, escortes, renseignement, projection. Cette expérience la distingue de plusieurs pays européens qui possèdent des avions modernes mais peu d’heures de vol réelles en environnement contesté. Mais l’expérience ne remplace pas la masse. Face à une Russie qui a reconstitué son potentiel de frappes en profondeur et à une Allemagne qui annonce des budgets de défense massifs, la France devra trancher : élargir les formats ou accepter une contrainte capacitaire durable.

La prochaine Loi de programmation militaire, dont l’élaboration débutera en 2027, devra arbitrer. Le renforcement de la dissuasion annoncé par Emmanuel Macron impose une cohérence entre ambition stratégique et moyens industriels. Pour l’instant, le calendrier budgétaire et le calendrier opérationnel ne sont pas synchronisés. Les chefs militaires l’ont dit : ils ont besoin de plus d’appareils, rapidement. Le politique devra trancher.

Rafale et Phoenix : les chiffres de la pénurie

  • L'actualisation de la LPM 2024-30 maintient le format à 185 Rafale pour l'AAE et 15 A330 MRTT, sans augmentation
  • Le général Bellanger confirme une surutilisation de 15 % du parc Rafale, avec un pic à 80 % en mars lors de l'exercice Poker
  • La livraison de 20 Rafale F4 est décalée de 2031-2032 à 2033-2034 pour les porter directement au standard F5
  • La base aérienne 116 de Luxeuil retrouvera sa vocation nucléaire et accueillera deux escadrons de Rafale F5
  • Les contrats export vers la Grèce et la Croatie ont prélevé 24 cellules en 2021, aggravant la pénurie nationale
  • Le chef d'état-major réclame 20 à 30 Rafale supplémentaires et deux A330 MRTT Phoenix de plus pour tenir les contrats opérationnels
Hélène Vasseur
Hélène Vasseur
Correspondante défense & militaire Hélène couvre l'industrie de défense et les questions militaires. Contrats export, programmes d'armement, budgets : elle décrypte un secteur où l'industriel et le politique sont indissociables, en s'en tenant aux faits. Naval Group, Dassault, Thales, MBDA, KNDS, elle en connaît les dossiers.

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