L’évaluation du coût du programme de futur avion de patrouille maritime est passée de 2,768 à 4,574 milliards d’euros, selon les documents annexés au projet de loi de finances 2027.
Soit une augmentation de 65 %. Conséquence directe : le lancement en réalisation, prévu fin 2026, est jugé compromis par le rapporteur pour avis sur le programme 178 consacré à la Marine.
Un lancement qui n’arrive pas
« Le lancement en réalisation de ce programme, prévu fin 2026, semble compromis en raison de son coût jugé trop élevé », écrit le député Yannick Chenevard dans son avis budgétaire. L’enveloppe prévue était de près de 3 milliards d’euros.
L’étude de levée de risques sur le plan technique s’est pourtant achevée avec succès. Ce ne sont donc pas les performances de l’appareil qui bloquent, mais la négociation commerciale, ce qui est une difficulté d’une autre nature : elle ne se résout pas en bureau d’études.
Ce que le rapporteur impute à l’A400M
Selon les informations communiquées au député, les négociations auraient achoppé « en raison des exigences financières d’Airbus, conséquence probable de ses déboires sur l’A400M, lesquelles ont considérablement rehaussé le coût du programme ».
L’hypothèse est présentée comme telle par le rapporteur, et non comme un fait établi. Elle décrit un mécanisme connu des programmes européens : un industriel qui a perdu de l’argent sur un contrat à prix ferme négocie le suivant avec une prudence proportionnelle, et c’est le client suivant qui paie la leçon du précédent.

Pourquoi l’A321XLR et pas le Falcon
La DGA a retenu l’Airbus A321XLR aux dépens du Falcon 10X proposé par Dassault Aviation. La Marine nationale souhaitait un appareil capable d’emporter un volume important de munitions, dont le futur missile antinavire, et d’embarquer un second équipage pour les missions de longue durée.
Un second argument a pesé, et il vient d’un autre programme. Les difficultés rencontrées pour loger une baie de calcul électronique dans un avion à l’espace contraint, en l’occurrence le Falcon Archange dédié au renseignement électronique, ont achevé de convaincre la direction générale de l’armement, à en croire le chef d’état-major des armées. La version militaire de l’A321 avait déjà été retenue par l’Espagne pour un avion de renseignement.
Dix-huit Atlantique 2 qui se corrodent
L’avion qu’il s’agit de remplacer est l’Atlantique 2, porté au standard 6. Cette modernisation a exclusivement porté sur le système de combat, avec notamment l’intégration du radar à antenne active SearchMaster, ce qui implique un retrait du service en 2040.
Les dix-huit exemplaires encore opérationnels souffrent de problèmes de disponibilité imputables, selon le rapporteur, « à la corrosion et au vieillissement des cellules ». La distinction est essentielle : on a modernisé l’électronique d’un avion dont la structure, elle, continue de vieillir. Un système de combat neuf ne prolonge pas une cellule.

Le précédent franco-allemand
Ce programme national existe parce qu’un programme commun a échoué. Le projet franco-allemand MAWS a capoté après la décision de Berlin de se procurer seul des avions de patrouille maritime américains P-8A Poseidon et des drones MQ-9B SeaGuardian.
La France s’est donc retrouvée à financer seule un développement qui devait être partagé. C’est l’une des explications structurelles du coût : un programme conçu pour deux clients et réalisé pour un seul voit mécaniquement sa part de développement doubler par appareil.
Ce que le calendrier politique menace
Le dialogue entre la DGA et Airbus n’est pas interrompu, comme l’a confirmé la ministre des Armées Catherine Vautrin lors d’une audition au Sénat, le 27 octobre. Mais le rapporteur met en garde contre le report lui-même.
Retarder le lancement en réalisation, écrit-il, c’est « prendre le risque que l’instabilité décisionnelle, liée aux élections, ne repousse la décision au-delà, voire abaisse ce programme dans la liste des priorités, retardant le remplacement d’une capacité essentielle, notamment pour la dissuasion ». La mention de la dissuasion n’est pas rhétorique : c’est l’Atlantique 2 qui assure la lutte anti-sous-marine autour des sous-marins lanceurs d’engins.
Ce qui n’est pas tranché
Aucune nouvelle date de lancement n’est annoncée, aucun montant renégocié n’est communiqué, et le nombre d’appareils visés n’apparaît pas dans ces documents. L’écart entre l’enveloppe de 3 milliards et l’évaluation de 4,574 milliards reste entier.
La question posée est donc simple et désagréable : ou bien l’État paie la différence, ou bien il réduit la cible, ou bien il décale, avec un retrait de l’Atlantique 2 fixé à 2040 qui ne bougera pas. Des trois options, la dernière est la seule qui ne coûte rien à court terme, et c’est précisément ce qui la rend probable.
Source principale :
- Direction générale de l’armement, « La DGA livre les deux premiers avions de surveillance et d’intervention maritime Albatros à la Marine nationale », 8 septembre 2026
https://www.defense.gouv.fr/dga/actualites/dga-livre-deux-premiers-avions-surveillance-dintervention-maritime-albatros-marine-nationale
Situe la flotte de surveillance maritime dans laquelle s’inscrit le remplacement de l’Atlantique 2.

