Les Forges de Tarbes ont déposé le 22 octobre une déclaration de cessation des paiements et demandé l’ouverture d’un redressement judiciaire.
Le tribunal de commerce de Tarbes examine la demande lundi 26 octobre. L’usine est la seule en France à produire les corps creux des obus de 155 mm, ceux qui arment les canons Caesar. La date du dépôt mérite d’être rapprochée d’une autre. Le 22 décembre 2025, KNDS France annonçait avec ce même site un contrat de trois ans, renouvelable trois ans. Dix mois séparent cette commande de la cessation des paiements.
Ce que le tribunal doit trancher lundi
Le redressement judiciaire n’est pas une liquidation. La procédure gèle les dettes antérieures, place l’entreprise sous la surveillance d’un administrateur et ouvre une période d’observation pendant laquelle l’activité continue, le temps de bâtir un plan de continuation ou de trouver un repreneur.
La demande a été déposée après une réunion extraordinaire du comité social et économique tenue le même jour. La CFDT, arrivée en tête aux dernières élections professionnelles du site, sera entendue à l’audience. Elle réclame un repreneur industriel issu de la défense ou de la métallurgie, et la modernisation des installations, plutôt qu’un nouveau montage financier.
Une usine sans équivalent en France
Le site forge les corps creux des obus de 155 mm, c’est-à-dire l’enveloppe d’acier qui reçoit ensuite le chargement et la fusée. Aucun autre industriel français ne produit ces pièces de grande dimension, ce que le communiqué de KNDS France rappelait lui-même en décembre 2025.
L’effectif tourne autour de soixante salariés, soixante-trois selon le ministère des Armées interrogé par France 2. Le chiffre est modeste au regard de l’enjeu : une soixantaine de personnes tiennent un maillon que le pays ne possède nulle part ailleurs, et dont dépendent les munitions des Caesar livrés à l’Ukraine comme de ceux de l’armée de terre.

Soixante-dix mille corps d’obus pour cent soixante mille attendus
La montée en cadence promise n’a pas eu lieu. Selon L’Usine Nouvelle, le site a produit environ 70 000 corps d’obus en 2025, pour un objectif de 160 000. Le même titre documente un arrêt d’une dizaine de jours début mars 2026, faute d’approvisionnement en acier.
Un mois après la signature, Naval Group a découpé la première tôle de la frégate suédoise à Lorient
Le contrat annoncé par KNDS France portait pourtant sur 60 000 à 150 000 corps creux pour la période 2026-2028, assorti d’un engagement des Forges à doubler la capacité allouée si le client le demandait. Un carnet de commandes ne suffit jamais à faire tourner une usine dont l’outil n’est pas au niveau : il faut d’abord que les investissements arrivent. Des salariés ont rappelé que la vétusté des installations, à commencer par celle du four, était diagnostiquée dès la reprise de 2021.
Deux lectures opposées du même dépôt de bilan
Le propriétaire met en cause la commande publique. Le PDG d’Europlasma, Pascal Gilbert, souligne l’écart entre le discours sur le caractère stratégique du site et le volume réellement commandé : 30 000 obus pour 2026 contre 70 000 en 2025, des chiffres que le ministère des Armées a confirmés.
La DGA tient le raisonnement inverse. Son délégué général, Patrick Pailloux, a constaté une dégradation financière rapide au cours de l’été et s’interroge publiquement sur les décisions de gestion qui l’ont précipitée. L’agence a saisi la procureure de la République de Tarbes. Les deux lectures ne sont pas symétriques : l’une porte sur un volume de commandes, l’autre sur l’usage fait de l’argent.

Le précédent de la Fonderie de Bretagne
Europlasma a racheté les Forges en 2021, pour un montant symbolique de 10 000 euros, l’opération ayant été finalisée le 6 août de cette année-là. Le groupe dit avoir perdu 35 millions d’euros depuis cette reprise, il a vendu le foncier du site, réduit les cadences et cherche un nouvel actionnaire. En avril 2026, il annonçait son intention de céder son pôle Défense et ouvrait des négociations exclusives avec un investisseur.
Le même actionnaire détenait la Fonderie de Bretagne, à Caudan, liquidée le 15 octobre par le tribunal de commerce de Lorient, avec 244 salariés sur le carreau. Ce site était reparti en redressement judiciaire avec 15 millions d’euros promis et 4,5 versés, et une production d’obus qui n’a jamais démarré. Le scénario de Caudan ne détermine pas celui de Tarbes, mais les salariés le connaissent.
Ce que la procédure ne dit pas
Aucun repreneur n’est nommé à ce stade, pas plus que le sort réservé aux négociations ouvertes en avril sur le pôle Défense. Le ministère affirme que des commandes sont confirmées pour les deux prochaines années, sans en donner les volumes.
C’est pourtant ce chiffre qui décidera de l’issue. Un repreneur industriel n’achète pas un savoir-faire, il achète un plan de charge. La question posée lundi au tribunal de Tarbes n’est donc pas de savoir si l’usine est stratégique, ce dont personne ne doute, mais de savoir combien d’obus l’État compte lui commander.
Sources :
- La Semaine des Pyrénées, Les Forges de Tarbes devant le tribunal le 26 octobre : la CFDT réclame un repreneur industriel pour assurer l’avenir du site, 24 octobre 2026
- France 2, 20 Heures, « C’est un désengagement de l’État » : un fabricant d’obus dans la tourmente à Tarbes, 16 octobre 2026
- L’Usine Nouvelle, Après la liquidation de la Fonderie de Bretagne, Europlasma demande le placement en redressement judiciaire des Forges de Tarbes, 23 octobre 2026
- KNDS France, KNDS France renouvelle son engagement auprès des Forges de Tarbes, 22 décembre 2025
- Bretagne Économique, La fonderie de Bretagne placée en liquidation judiciaire, 15 octobre 2026

