La direction générale de l’armement a lancé un appel d’offres de 36 millions d’euros pour industrialiser SMOKERS, son drone naval kamikaze.
Le marché sera notifié pour quatre ans, prolongeables de deux. La particularité de ce programme tient à son origine : l’engin n’a pas été conçu par un industriel, mais par les centres techniques de la DGA elle-même, en six mois.
Une motomarine piégée, pour commencer
En avril 2025, la Marine nationale a lancé sa première munition navale téléopérée contre la coque renforcée d’un chaland de transport de matériel désarmé. L’expérimentation s’inscrivait dans le développement de nouveaux concepts opérationnels inspirés du retour d’expérience de la guerre en Ukraine.
L’engin était rudimentaire : une motomarine munie d’une charge explosive. C’est précisément ce que la guerre en mer Noire a démontré, qu’un petit bateau rapide chargé d’explosif menace des bâtiments sans commune mesure avec son coût, et qu’il n’est pas nécessaire d’attendre un programme d’armement pour en disposer.
Faire plutôt que faire faire
Pour doter la Marine de cette capacité rapidement, le ministère ne s’est pas tourné vers l’industrie comme il est d’usage. Il a confié le développement à DGA Techniques navales et DGA Techniques hydrodynamiques, donnant naissance au projet SMOKERS, pour système maritime opérationnel kamikaze évolutif en réalisation souveraine.
Le numéro deux de la DGA, Alexandre Lahousse, a expliqué cette démarche en juillet. Au-delà du « faire faire », il a demandé que l’agence réinvestisse le « faire avec », autrement dit l’achat sur étagère, et également le « faire », c’est-à-dire la production de solutions en propre. Il ne s’agit pas de concurrencer les industriels, précisait-il, mais d’assembler des briques technologiques en réalisant soi-même les pièces manquantes, ce qu’il appelle l’interstitiel.

Six mois pour SMOKERS, trois pour DENEB
Les délais revendiqués sont la justification de la méthode. Le même responsable cite SMOKERS, développé « en 6 mois », et DENEB, une charge de guerre électronique, « en 3 mois ».
Ces durées sont sans rapport avec celles d’un programme classique, où le temps se compte en années. Elles s’expliquent par l’absence de contractualisation, de cahier des charges négocié et de phases de qualification formelle, ce qui est possible pour un prototype étatique et le devient beaucoup moins dès qu’il faut produire en série.
Trois prototypes à l’exercice Wildfire
Trois exemplaires de SMOKERS ont été déployés lors de la dernière édition de l’exercice antidrone Wildfire, organisé par la Marine nationale en Méditerranée du 28 septembre au 2 octobre.
Le cadre de cet essai mérite d’être noté. Un drone kamikaze déployé dans un exercice de lutte antidrone sert de cible autant que de démonstrateur : il permet à la fois d’éprouver l’engin et d’entraîner les équipages à détecter et à traiter ce type de menace, qui est la contrepartie directe de la capacité que la France cherche à acquérir.

Un appel à candidatures resté sans suite
Ce choix de faire soi-même n’était pas le premier réflexe. En décembre 2024, l’Agence de l’innovation de défense avait émis un appel à candidatures pour des drones navals de surface armés, comme l’avait indiqué son directeur de l’époque à la presse spécialisée.
C’est donc après être passé par la voie habituelle que le ministère a changé de méthode. L’épisode en dit long sur le décalage entre le rythme auquel une capacité devient nécessaire et celui auquel une consultation industrielle produit un matériel utilisable.
Ce que la DGA demande à l’industriel
L’appel d’offres porte sur l’ajustement de la conception, la production d’un dossier de fabrication, la mise en place de l’outil industriel et une production à un rythme répondant aux besoins des forces.
Autrement dit, l’État apporte le concept éprouvé et demande à l’industrie de le rendre reproductible. C’est l’inverse de la répartition habituelle, où l’industriel conçoit et l’État spécifie. Le pilotage de ce passage à l’échelle revient au Centre expert référent drones et systèmes autonomes navals, chargé de conduire le passage du prototypage étatique à une série déployable sur les bâtiments.
Ce que le marché ne dit pas
Ni le nombre d’engins visés, ni leurs performances, ni les bâtiments destinés à les mettre en œuvre ne sont précisés. Les 36 millions d’euros couvrent une période initiale de quatre ans, sans qu’on sache combien de munitions cette enveloppe représente.
C’est pourtant le point décisif pour ce type d’arme. Une munition navale téléopérée n’a d’intérêt que si elle est consommable, donc nombreuse et bon marché. Si l’industrialisation en fait un objet coûteux produit en petite série, elle perd précisément l’avantage asymétrique qui a justifié de la développer.
Source :
- Direction générale de l’armement, « DGA Techniques navales », 17 août 2023
https://www.defense.gouv.fr/dga/dga-techniques-navales
Présente l’un des deux centres techniques qui ont conçu la munition navale téléopérée en interne.

